La Vie de Galilée


Lundi 28 mai 2012
Nos lectures 
LA VIE DE GALILÉE
Brecht, 1938 

Ne pas savoir.
      C’est un luxe aujourd’hui. Ne pas savoir quoi faire, dans les minutes qui viennent, dans les mois, les années à venir. Quel luxe insupportable aux yeux de ceux qui pensent qu’on doit savoir.  A nos yeux, même. N’est-ce pas une angoisse que ce vide du non-savoir ? Nous avons peur. Et de nous-mêmes, pour commencer … La tyrannie de la certitude. Normal, elle rassure. Il n’y a rien de plus castrateur pourtant … ainsi va le monde d’aujourd’hui, effrayé à l’idée de ne pas savoir …

      Grâce à la science, nous sommes devenus des accros au savoir. Tout peut, doit, être su, connu, reconnu, prouvé, démontré, maîtrisé. Merci la science d’avoir mis fin à tout obscurantisme, à tout mystère. C’est notre caution intellectuelle qui nous épargne tout effort, toute recherche.

      Je dis merci et je déplore cela tout à la fois. La créativité, la spiritualité, tout ce qui peut nous rendre un peu profond est nié, ridiculisé, bafoué, caricaturé. Quoique, certains mouvements expriment la frustration de ce carcan d’hyper-rationalité. De pseudo rationalité devrais-je dire. Car la maîtrise de tout, du temps, de la nature, de notre nature, de nos comportements est un aveuglement peut-être aussi certain que l’obscurantisme du passé (Éric-Emmanuel Schmitt l'illustre très bien dans le Visiteur). Car, l’idiotie, elle, n’a pas changé. Elle consiste à se conformer à la pensée dominante. Sans savoir pourquoi les choses sont ainsi. Et, l’histoire, en la matière n’est pas suffisante. L’histoire, ne sert pratiquement à rien, qu’aux historiens… Nos mémoires sont bien faibles face à une évocation artistique de notre passé. Donc, nous croyons, de manière aussi bête qu’au moyen-âge, en la puissance de la réalité moderne, car elle a été démontrée, raisonnée, scientifiquement affirmée. D’autres l’ont pensée pour nous. Les progrès techniques ne sont plus réguliers, ils s’accélèrent… cela semble suffire à nous montrer que nous sommes à l’âge de raison. Suivons donc le mouvement… sans nous les poser ces questions, puisque d’autres l’ont fait à notre place : éloge de la superficialité justifiée par une profondeur inaccessible (la science moderne), établie par d’autres.

   Eh bien, voici la faille intellectuelle que nous invite Brecht à affronter dans son récit de la vie de Galilée.

      Galileo Galilei joue sa vie, lui,  de ne pas savoir. De douter des évidences. Ça ne rigolait pas à l’époque. Le luxe d’aujourd’hui est le tabou mortel d’hier. A l’époque, déjà, certains pensaient le monde pour tous. Encore une fois, l’histoire ne nous a pas guéris de cela. Quelle ironie : changer de paradigme incessamment semble la seule issue pour l’humanité. Y-aurait-il un dogme satisfaisant ? Peut-être qu’en fait, la seule vérité qui tienne est qu’il n’y en a pas, ou qu’elles sont multiples ?

      Brecht, en suivant ce bonhomme un peu fou qu’est Galilée nous le démontre bien mieux en touchant où ça fait mal. C’est-à-dire en deux endroits : nos croyances non-démontrées mais admises pour vrai parce que, c’est ainsi. Or, nous en sommes encore là aujourd’hui, comme j’ai eu le plaisir de vous en faire part un peu plus haut. Et puis, surtout, il touche au cœur. Le vrai, pas le centre, le cœur qui cogne. Ce petit organe laborieux qu’on oublie mais qui nous fera peut-être mieux comprendre ces subtilités de l’espèce humaine. Mieux que l’intelligence elle-même ?

      D’ailleurs, en matière d’intelligence, nous sommes inégaux. Alors qu’en matière de cœur, on pourrait le penser aussi, mais Brecht nous explique qu’en fait, nous nous ressemblons ; et parviendrons peut-être à quelque chose par ce biais. Pour cela, il met en scène des personnages du quotidien, des petites gens, comme il sait le faire. A part Galilée, ce sont les plus beaux rôles : La bonne, son fils, sa fille, des gens du peuple et des commerçants, et puis, les méchants, c’est-à-dire, nous-mêmes : L’inquisiteur, les papes, les pseudo-scientifiques du clergé. Ils nous ressemblent par cette paresse d’esprit qui consiste à refuser le changement, quel qu’il soit.

      Et puis, ce n’est pas si simple. Galilée aura droit à des périodes plus ou moins fastes, plus ou moins dangereuses. Le récit commence peu avant 1610 et sa découverte, grâce à sa fameuse lentille (dont il n’est pas l’inventeur) que la Lune n’est pas une étoile, mais une planète comme la Terre. Et, nous le suivrons jusqu’en 1642, année de sa mort.

      Brecht met en scène des moments clés de sa vie, de scientifique certes, mais d’homme aussi. Je pense notamment à ce passage où, suite aux questions de l’église, Galilée renonce à ses thèses, se réfute lui-même. Il avoue plus tard à son disciple le plus proche qu’il n’a pas renoncé pour poursuivre ses thèses en cachette, mais bien par peur de la torture :
Dialogue sur les deux grands systèmes du monde


 
Galilée :
J’ai abjuré parce que j’avais peur de la souffrance physique.

Andréa :
Ce n’est pas vrai.

Galilée :
On me montrait les instruments.

Andréa :
 Ce n’était donc pas un calcul ?

Galilée :
 Non.


Un silence…
  



Brecht nous épargne l’interrogatoire : plutôt que le débat scientifique et théologique, il préfère centrer l’action sur l’humanité de son héros. A la sortie de l’interrogatoire, Andréa, révulsé par la lâcheté de son maître, lui lance :

Andréa : 
Malheur au pays qui n’a pas de héros !

Galilée est entré, complètement changé et rendu presque méconnaissable par le procès. Il a entendu la phrase d’Andréa. Pendant quelques instants il reste sur le seuil, attendant qu’on le salue. Rien ne vient, les élèves s’écartent de lui ; alors il s’avance à pas lents, hésitant à cause de sa vue basse, vers le devant de la scène, où il trouve un tabouret sur lequel il s’assied.

Andréa : 
Je ne peux plus le voir. Il faut qu’il parte.

Federzoni : 
Calme-toi.

Andréa, criant : 
Sac à vin ! Gros lampeur d’huîtres ! Tu l’as sauvée, ta précieuse peau ? S’asseyant : J’ai mal au cœur.

Galilée, calmement : 
Donnez-lui un verre d’eau.

Federzoni sort chercher un verre d’eau. Les autres ne s’occupent pas de Galilée, qui écoute, sans bouger de son tabouret. Au loin, on entend de nouveau la voix du crieur public.

Andréa : 
Maintenant, je pourrai marcher, si vous m’aidez un peu.

Ils le guident vers la porte. A ce moment, Galilée parle.

Galilée : 
Non. Malheur au pays qui a besoin de héros.


Richard

Damien, le nouveau, la suite...


Jeudi 17 mai 2012



 Cet article est la suite d'une pièce en quatre actes, dont le début est ici ! Bonne lecture, et n'hésitez pas à partager vos critiques, vos impressions, dans les commentaires ci-dessous. C'est la fin de l'acte I.

.../...


Scène 7
Ivan, Scyllas

Ivan : As-tu entendu Scyllas ?
Scyllas : Oui mon maître.
Ivan : Ma fille complote contre moi. A n’en pas douter. Si ses arguments en faveur de Clotilde sont censés, ils n’en cachent pas moins une trahison. A quoi passe-t-elle ses journées, voit-elle des personnes que je ne connaitrais pas ?
Scyllas : Non mon maître. Elle prie le plus souvent. Se promène seule, et recherche l’isolement. J’ai moi-même eu du mal à ne pas être vu de votre fille car les endroits qu’elle fréquente sont déserts et  immenses.
Ivan : Alors ses plans sont déjà faits, et de longue date… Ne la perds pas de vue, je pense qu’elle va chercher à voir Clotilde. Ne l’en empêche pas, écoute, observe, rapporte moi tous ses faits et gestes.
Scyllas : Oui mon maître. Si, cependant, je la surprends en train de comploter ouvertement contre vous, quels sont vos ordres ?
Ivan : Essaie alors de découvrir tous les membres du complot. N’interviens pas. Et lorsque tu les connaîtras tous, reviens vers moi, pas avant.

Scyllas s’incline et sort. Sans bruit.

Scène 8
(Jour 3)

Clotilde, Morgane, Scyllas

Clotilde a été descendue de sa croix et enfermée dans une cellule avec quelques soins.
Scyllas écoute dans la cellule d’à côté, par l’intermédiaire d’un trou discret ménagé dans la paroi.

Morgane : Ma Dame, je veux vous entretenir et vous écouter aussi. Si vous le pouvez, si vous le souhaitez. Sinon, je comprendrais. Je me permettrai alors de parler tout de même. Rassurez-vous Ma Dame, Je ne veux rien ajouter à votre martyr, même si ma présence peut sembler accablante. Je n’abuse pas de ma position de vainqueur pour me réjouir de votre état ou savourer le plaisir sadique d’un nouveau jeu. Ce n’en n’est pas un.

Mon père ne sait pas que je vous vois. J’ai obtenu de lui qu’il vous soigne un peu, dans son intérêt. Votre mort trop tôt dans les jours à venir, si cela se sait chez votre fils, pourrait précipiter la perte de mon père. Damien n’aurait alors plus rien à perdre et aucune raison de retarder son plan vengeur. Ma plaidoirie, auprès de mon père, n’a pas été glorieuse je le reconnais, mais je n’ai pas su trouver d’autres mots plus convaincants. Ce sont les seuls qui l’ont fait réfléchir. Pour combien de temps, je ne sais pas. Peu je le crains. J’aurais voulu imposer mes raisons et défendre dignement, courageusement et avec succès votre innocence. Malheureusement, la guerre transforme les innocents en martyrs indéfendables. En otages indispensables.

Je suis désolée d’avoir gagné un sursis dont vous ne voulez peut-être pas. Dont vous aviez déserté l’idée même. Peut-être étiez-vous résignée et prête à mourir ? Je ne fais que repousser l’échéance et vous donne de faux espoirs sans doute. Je m’en veux de tout cela, mais je devais vous voir, vous parler.
Et vos mots, si vous souhaitez que je les entende, seront pour moi les guides dont j’ai besoin. Ma vie, je crois, dépendra de vos réponses. La vôtre peut-être aussi.

Clotilde, mal en point sur une couche misérable : Que me veut une princesse emplie de tant de sollicitude ? Et de mystères…
Morgane : Ma Dame, je crois, pour une raison que j’ignore, qu’il me faut rejoindre Damien.
Clotilde, s’étouffant, toussant : C’est folie que me faire croire cela ! Je meurs de toute façon. Torturez-vous une mère en lui laissant, comme dernière image, l’espoir de la victoire de son fils, et de la paix pour son peuple ?
Morgane : Loin de moi l’envie sordide de vous infliger ces souffrances. Damien peut vaincre sans moi, mais, avec moi, il vaincra certainement. Sans combat, peut-être, pour son peuple. Et, qui sait, sans vous perdre finalement ?
Clotilde : Est-ce une façon ingénieuse de me tirer des aveux, des informations stratégiques avant ma mort ? Que voulez-vous ? Quelle odieuse négociation voulez-vous m’imposer ?
Morgane : Oh non Ma Dame, je vous assure que non. Comment puis-je vous rassurer ?
N’étiez-vous pas perdue Ma Dame avant que je vous voie ? Et, malheureusement, n’êtes-vous pas perdue encore ?
Clotilde : Vous venez de me dire que peut-être non. Si je vous entends, et vous parle surtout. Je ne comprends rien à vos fantaisies. Je n’ai rien à vous dire qui me puisse sauver. Je n’ai pas d’informations à monnayer en échange de ma pauvre vie qui se termine. Je ne trahirai pas, en plus d’aller au trépas, mon fils. Comment le pourrais-je d’ailleurs ? Laissez-moi ou achevez ma vie sur le champ. Vous gagnerez votre temps, j’y gagnerai en souffrance moins longues. Ce marché est à votre large avantage.
Morgane : Oh que non Ma Dame. Je vous demande l’impossible, je le vois. Me croire sincère. Je le suis pourtant. Comme je vous y invitais tout à l’heure, ne parlez plus, économisez-vous. Ecoutez-moi. Puisque je n’ai su vous assurer de ma sincérité, je m’ouvre à vous sans autorisation, je m’en excuse.
Je ne vous demande rien finalement, ou plutôt tout. Une chose à laquelle vous n’aspirez plus.
Ma Dame, je ne sais pourquoi, mon vœu est de faire cette paix impossible entre nos deux peuples.
Je vous le redis. Je vais rejoindre votre fils. Je me livre à lui. C’est un meilleur marché que le vôtre. Ma vie contre la vôtre, et, plus encore, contre cette guerre. Damien, s’il le veut, possède l’héritière du trône ennemi pour empêcher le meurtre de sa mère, ainsi qu’une nouvelle bataille.
Mais, d’ici là, vous devez vouloir vivre. Peut-être un échange sera alors possible ? Au moins, votre vie, si elle demeure celle d’une otage, sera sauve.

J’ai Ma Dame, eu une soudaine clairvoyance qui me poursuit sans relâche, et m’obsède. Je ne puis plus supporter mes contradictions. Mon caractère humaniste, déjà, me disposait à contrarier mon père. Mais la raison, toujours, a su me tenir sous sa domination. Jusqu’à il y a peu.
Je redoute d’être devenue folle, Ma Dame. Je ne vous le dis pas pour vous effrayer, mais je ne sais à qui le confier et le doute de mon âme a besoin de se confier. Je suis folle mais terriblement lucide, et discrète. Je sais ma valeur et comment l’employer.

Je rejoins Damien dès demain si Dieu le veut. Je pars aujourd’hui, et crois vous tenir deux ou trois jours en mon pouvoir afin de vous sauver la vie, au moins, pendant ce délai. Mon père s’est résolu à mes arguments concernant votre valeur. Vous serez donc soignée. Juste le temps de me constituer prisonnière et de surprendre mon père par ma disparition. Il vous oubliera, en me recherchant, quelques heures de plus. Ensuite, il saura ce qu’il en est. Le destin alors nous fera bien vite connaître ses intentions, à l’une comme à l’autre.

Voici ma prière, Ma Dame, et ma demande auprès de vous : restez en vie je vous en supplie. Vivez et souhaitez vivre. Au moins le temps que je me livre à mon ennemi, votre fils.
Je l’avoue Ma Dame, j’ai le fol espoir d’arrêter cette guerre. Je préfère cette folie à celle qui consiste à poursuivre les hostilités par tous les moyens dont les plus odieux, comme votre présence indigne ici. Ces trahisons, ces coups bas, nourrissent des amertumes dans le cœur de nos peuples pour les générations à venir.

Je règnerai un jour sur la paix, ou mourrai pour avoir essayé de la gagner.
Que Dieu vous bénisse Ma Dame.

Clotilde : Je ne sais quoi penser jeune demoiselle, bien folle ou téméraire… Qu’importe, je m’emploierai à vouloir vivre et tenir, même sur la croix si j’y retourne. C’est tout ce que je peux vous promettre. Car je suis à bout. Et la vanité de tout cela s’impose à moi si facilement... Je vais essayer de vivre tant qu’un souffle me sera donné…
Morgane : Ma Dame, vous me comblez et me donnez des ailes pour accomplir mon destin.
Clotilde : Vous rejoindrez mon fils, j’en suis sûre maintenant. Faites-cela pour moi : serrez-le dans vos bras. Et donnez-lui ceci… votre sauf-conduit…

Elle retire sa bague et lui glisse au doigt.

Morgane : Ma Dame, je suis son ennemie.
Clotilde : Ah ?
Morgane : Adieu Ma Dame.
Clotilde : Adieu…

Scène 9
Ivan, Scyllas

Ivan : Toi, déjà de retour… Aurais-tu, si vite découvert tout le complot ?
Scyllas : Oui maître. L’urgence des décisions à prendre m’a fait vous revoir si tôt. Votre fille, et je tiens ces aveux de sa bouche même, projette de vous trahir en se livrant d’elle-même à Damien…
Ivan : Qui l’oblige à cela ?
Scyllas : Elle seule mon maitre.
Ivan : Qui lui a dicté cette conduite et ces idées absurdes ?
Scyllas : Elle-même mon Seigneur… j’en suis pratiquement persuadé…
Ivan : Tu n’es pas absolument sûr, donc. Tu devais connaître l’ensemble du complot avant de me déranger. Moi seul décide ce qui doit être, mais pour cela je dois tout savoir. Repars.
Scyllas : Maître, votre fille projette de partir aujourd’hui même, j’ai cru bon de vous en informer avant de…
Ivan : Je t’entends... Elle est donc folle, folle à lier… Mais elle n’aura pas l’occasion de mettre son plan à exécution. Tu me l’amènes, de force s’il le faut, mais surtout, discrètement. Pas de cris, de clameurs, de blessures. Bâillonne-la et couvre lui les yeux, et le visage. Personne ne doit se douter de quoi que ce soit. Nous sommes en guerre…
Scyllas : Je comprends mon maitre. Ce sera fait ainsi que vous le dites.

Scyllas sort.

Ivan : Scyllas !
Scyllas s’arrête, revient.

Ivan : Aide-moi à réfléchir un instant, et contredis-moi si mon raisonnement m’échappe… La meilleure défense contre les coups du destin, est de le forger soi-même… d’influer sur son cours…
Scyllas : Sans doute mon maitre.
Ivan : Penses-tu que Damien ait fomenté ce coup ?
Scyllas : Non.
Ivan : Comment le sais-tu ?
Scyllas : votre fille s’est exprimée très clairement.
Ivan : Elle est jeune et influençable.
Scyllas : Elle est forte, indépendante et intelligente. Elle vous échappe, et vous ne la connaissez pas si bien.
Ivan : Comme tu y vas, Scyllas... Mais, peut-être as-tu raison… Ou peut-être es-tu amoureux ?
Scyllas : Maitre !
Ivan : Quelle réaction… Je sais que tu m’obéirais en tout, mais c’est humain, mon bon Scyllas. Ne crois-tu pas que tu t’aveugles ? Ou que tu as entendu ce que tu voulais bien entendre ?
Scyllas : Non ! Non, mon maitre. La reine Clotilde était bouleversée, et incrédule de ces mots. Elle n’y croyait pas au début de son discours, qu’elle a pris pour une tentative de corruption de son âme dans ces moments douloureux.  Puis, progressivement, elle a dû réaliser la folie de cette proposition, sa témérité ainsi que sa volonté inébranlable d’y parvenir.
Ivan : Mhmh… C’est un peu ce que je craignais finalement… Quelles sont selon toi, les chances que Damien soit impliqué dans cette « surprise » ?
Scyllas : A peu près nulles mon roi.
Ivan : Pourquoi ?
Scyllas : Il y a d’abord les aveux passionnés de votre fille pour sa trahison, qui ne font cependant pas mention de Damien, sauf en termes d’ « ennemi ».  De plus, dans ces délais très courts, dans le feu des batailles récentes, et terriblement funestes pour lui, il me semble qu’un calcul aussi puissant n’a pu voir le jour. Trop de temps pour convaincre votre fille, trop d’alliés puissants pour permettre ce coup terrible. Comment pourrait-on changer si radicalement votre fille, vivant sous vos yeux en permanence, en Mata-Hari radicale ? Seules les visions mystiques et le caractère romantique d’une  femme avide de passions peut bouleverser son propre cœur, en si peu de temps. Enfin, Damien est un poète, piètre guerrier, nonchalant, frivole et désintéressé de la politique. Comment peut-il organiser pareille révolution dans la tête d’une femme, pareil coup politique et stratégique ?
Mais le temps court mon maitre, votre fille est sur le départ, si je dois la suivre…
Ivan : Si elle rejoint Damien ?
Scyllas : Il détient alors un otage, comme vous.
Ivan : D’où vient la valeur d’un otage Scyllas ?
Scyllas : De son rang.
Ivan : Non, Scyllas, de l’attachement que l’on a pour cet otage. Nous avons un coup d’avance sur le destin, nous jouons les blancs donc nous devons garder l’initiative. Si nous défendons, nous faisons le jeu des noirs, et perdons l’avantage. Le seul atout que nous ayons.
Nous ne sommes pas censés connaître les intentions traitresses de ma fille, et Damien non plus, n’est-ce pas ?
Scyllas : En effet, mon maitre.
Ivan : Imagine, Scyllas, que le peuple apprenne la perte malheureuse de ma fille, prise en otage et tuée par l’ennemi juré, Damien. Et ce, avant même que Damien ait fini de s’étonner de recevoir ma fille, ce cadeau incroyable et inespéré, ce véritable « don du ciel » ; cette monnaie d’échange et de négociation. Avant même qu’il puisse exploiter cet atout ? Que se passerait-il ?
Scyllas : Le peuple crierait « vengeance ! Mort aux assassins de l’innocente infante !»
Ivan : Mon raisonnement nous permet-t-il, en plus d’un avantage, une avancée stratégique déterminante ?
Scyllas : C’est le sacrifice d’une pièce maîtresse : la Dame… Mon seigneur, mon roi, croyez-vous…
Ivan : Scyllas, je ne crois rien, je calcule et raisonne. Dis-moi, aurons-nous l’avantage ?
Scyllas : Ou…oui…oui mon seigneur…
Ivan : Tu baisses la tête Scyllas, n’es-tu pas fier et honoré de comprendre les décisions stratégiques de ton roi ?
Scyllas : Si maitre, mais…
Ivan : Allons Scyllas, c’est un coup osé j’en conviens, mais la guerre ne souffre pas de faiblesse. C’est de l’avenir de notre peuple dont nous parlons, de la fin de cette guerre, et de l’expansion de notre territoire. Rien que cela… Nous attaquerons Damien d’un coup terrible lors de son étonnement. Il ne pourra nous imposer le chantage de la mort de ma fille, elle le sera déjà aux yeux de nos guerriers, aux yeux de notre peuple, aux miens… Et cela nous galvanisera…
Commençons… Dans trois jours, tu sacrifieras dame Clotilde. Dépèce-la de sa peau et envoie ses yeux, sa tête énuclée et tranchée, ainsi que sa peau torturée auprès de son fils Damien, dans trois jours. Ainsi, elle reposera en paix auprès des restes de son époux... Dans trois jours, pas avant.
D’ici là, je ferai connaître au peuple la triste nouvelle de la mort de ma fille afin qu’elle se répande et gonfle notre orgueil, notre courage et notre détermination. Donnons à cette rumeur le temps de croître et de faire son œuvre : à savoir, légitimer une nouvelle attaque aux yeux de tous… Quant à toi, suis ma fille, et reviens dans trois jours pour exécuter ton forfait. Récolte tout ce qui pourrait nous servir lors de l’assaut final.
Ne te laisse pas charmer en observant ma fille, n’oublie pas de revenir dans trois jours. 
La guerre sera bientôt finie… Va !
Scyllas sort.

A suivre...

Richard

La vie bouge et nourrit le théâtre !

Dimanche 22 avril 2012



Je me souviens d'une phrase, jetée avec ferveur, qui m'a longtemps hanté : "Soyez impudiques ! Un comédien est indécent et impudique ! ", 

suivie d'un éclat de rire, partagé par l'assemblée. C'était une sorte de harangue, un cri de guerre. Comme tous les cris de guerre, ce genre de phrase, et le ton qui va avec, me fait peur. J'ai envie de fuir. De déserter. C'était au conservatoire de région...

Peut-être que cela dépend du contexte, et peut-être qu'un comédien peut être impudique et indécent. De là à systématiser le propos et la pratique afférente, d'en faire une sorte de philosophie, de pré-requis, de petite théorie du bon comédien, j'ai de forts doutes. S'il ne s'agit que de cela, pour moi, mais sans doute suis-je trop prude, ce serait  de la prostitution. Je veux bien être impudique, mais pour la bonne cause. Qu'est-ce qu'une bonne cause ?
Pour moi, il n'y en a pas deux : un beau texte, ou un texte fort, l'un ou l'autre, l'un et l'autre...Et, surtout, afin de ne pas être une "pute", comme disait de façon si charmante ce cher Gérard Depardiou, un texte que j'ai choisi, ou qui m'a choisi, comme une sorte d'évidence, en tout cas, une envie partagée. Un coup de cœur, une histoire d'amour avec des mots. C'est peut-être là ou je ne serai jamais comédien. Un "Vrai" comédien joue tout, ou à peu près. En tout cas, il ne fait pas la fine bouche, il ne tergiverse pas, il ne choisit pas toujours, il prend ce qu'on lui propose et il trouve ça chouette. Et, en effet, il y a beaucoup de comédiens capables de cela, et je les admire, comme j'admire Depardieu. Il est extraordinaire, et, c'est vrai, il joue tous les scénarios qui lui passent sous les yeux, dans les mains. Avec brio.

Tant pis, moi je ne peux pas. Je ne tombe pas amoureux parce qu'il le faut ou parce qu'on me dit que "ça m'irait bien", ou que "c'est fait pour moi". Je trahis le désir des autres. J'en suis, j'en étais, devrais-je dire, désolé. Mais c'est comme ça. Les autres me verraient bien faire ci, ou faire ça. Ils me verraient bien faire ainsi, ou faire comme cela. Bah oui, mais moi la-dedans ? Je me verrais faire quoi et comment ? C'est sans doute pour ça que je n'en fais plus depuis des années. C'est sans doute pour cela que nous repartons aujourd'hui à l'assaut d'une pièce, que nous avons choisie, que j'aime. Il n'y a pas de théâtre sans amour. J'ai toujours aimé les mots de cette pièce, je m'autorise à la jouer aujourd'hui ! Comme une envie de prendre des risques à nouveau.

Il Teatro retrousse les manches, enfile son bleu de travail, et monte Diktat. Retrouvez notre Projet artistique dans ce nouvel onglet. Y serai-je impudique ? Indécent ? Je m'en fous, mais alors si vous saviez... Cette phrase à la con aurait-elle fini de me hanter ? Le mal qu'on peut faire parfois, sans y faire attention...

Il Teatro débouche aussi son stylo et essaie d'écrire des mots qui touchent. Retrouvez prochainement, un feuilleton théâtral en quatre actes que nous publierons par épisodes. Vos avis sur la progression de la pièce seront les bienvenus au fur et à mesure des passages publiés dans l'onglet J'écris Mon Théâtre.

Richard.

Henry VI : Episode 2 !

Vendredi 16 mars 2012, 19hh00, Théâtre de la Foudre, Petit-Quevilly




Le lendemain, donc…

Eh bien le lendemain, nous sommes heureux, excités même à l’idée d’y retourner et d’en reprendre pour 4 heures. Eh oui…

La première partie se laisse regarder sans effort particulier, nous sommes bien sur l’élan de la veille, sauf que ça rigole moins. L’heure est grave ! Les gentils français ne sont plus là pour nous faire rire avec leurs poses ridicules et leurs vaines tentatives de vaincre Henry. Un coup ils gagnent, trois fois ensuite ils perdent. A se demander comment nous avons fini par les bouter hors de France. Shakespeare nous ridiculisait hier, et c’était bon. Mais ce soir, ce n’est plus drôle, car le royaume de Henry lutte avec lui-même et se déchire. Prière de ne point rire, rien ne va plus…

Le problème ce soir, n’est pas tant qu’on ne rie plus aux éclats, mais que le lourd fardeau de la crise anglaise pèse sur des comédiens qui projettent, à l’énergie, et avec quelle générosité, parfois comme dans un match de boxe. On ne sait plus toujours si c’est le comédien qui souffre ou son personnage. L’énergie c’est bien, la nuance parfois, c’est mieux…

Alors, oui, on entend le texte jusqu’en haut de la salle, oui, les comédiens donnent, se battent et « envoient », comme on dit, mais, oui, on fatigue un peu aussi, on partage la peine de certains. Ce soir, ils en bavent. Au sens propre, surtout, comme au figuré, aussi. Hier, ils suaient, ne bavaient pas. Je ne suis pas un accro aux nuances de l’effort des travailleurs de la scène, mais j’ose y voir comme un effort qui n’était pas nécessaire hier, et curieusement indispensable aujourd’hui…

Est-ce le fait qu’il n’y a pas autant de figurants amateurs qui apportent de la fraîcheur ? Que le metteur en scène n’est pas sur scène ce soir ? Que le travail a porté surtout sur la première partie ? Que, que, que… ou pourra toujours chercher des raisons… Résultat, pour moi, ce sont des émotions assez peu vives ce soir, surtout dans la deuxième partie. Mais, en effet, c’est très professionnel, c’est très technique, c’est très porté, envoyé, tout le temps. C’est physique, au sens de l’exercice, de l’athlète. Je pense, mais ça n’engage que moi (voici un autre avis), que l’émotion y a perdu, et que les drames de ce soir n’étaient pas bien puissants sauf par l’effort olympique employé. La création artistique est surtout esthétique, intellectuelle, et physique. Bon.

Je reste donc un peu sur ma faim pour cette deuxième partie. J’admire cependant ce déploiement d’énergie, ces efforts, cette générosité et l’intelligence. Mais je reste un peu sur ma réserve quant à l’émotion. Je ne suis pas touché. Pourtant, j’adore la tragédie, et être bouleversé par elle…

Des images me restent néanmoins : le lynchage de la duchesse Éléonore, la partie de chasse avec les fleurs-fléchettes et l'aveugle qui retrouve la vue, la mort de Gloucester… Et puis, me restent aussi les figures de Warwick, celle de Gloucester, celle de Richard, que je m’attendais à voir finalement triompher. Mais non, figurez-vous que ce n’est pas encore fini... La suite nous attend. Pour 2013 je crois… En effet, ce n’est pas une surprise que je dévoile ici, Richard Plantagenêt finira par faire de sa lignée l’héritière du trône. Mais, il vainc en perdant sa tête… Je n’en dis pas plus… Thomas Jolly vous montrera la suite dans son spectacle fleuve la saison prochaine.

En mai, le 12, vous pourrez voir la totale : les huit heures dans la foulée. Le spectacle commencera à 16h00 à Charles Dullin (Grand-Quevilly).

Pour la première partie, je signe des deux mains, pour la deuxième, je me réserve… Ceci dit, allez-y, c’est un spectacle rare, grandiose, et un travail étonnant. Si la deuxième partie est, à mes yeux, plus faible, elle n’en reste pas moins un bon travail. Et puis, faites-vous votre opinion, contredisez-moi, j’en serai ravi, passionnons-nous pour le spectacle vivant, c’est comme cela qu’il le restera et Dieu sait que notre époque en a besoin !

Merci monsieur Jolly d’avoir osé cela, car cette pièce sent notre époque à plein nez, donc nous parle. Et puis, vous avez pris des risques… N’est-ce pas cela que le théâtre : oser parler de notre époque, et oser prendre des risques ? Osons en parler aussi, donc.

Richard

HENRY VI

Jeudi 15 mars 2012, Théâtre de La Foudre, Petit-Quevilly, 19h00




   Tout d’abord, l’accueil : on ne peut mieux, puisque, à peine entrés dans le hall, nous sommes face à  Thomas Jolly qui, donc, nous reçoit très gentiment, très simplement surtout. Quelle disponibilité de sa part   30 minutes avant le début du spectacle. Et lui-même y tient un rôle, qui plus est : « Si vous partez à l’entracte, je ne vous en voudrais pas… »… Nous voici donc à l’aise… le suspense peut commencer : aimerons-nous au point de rester les 4 heures, (voire même les 8, puisque demain est un autre jour, mais c’est surtout la suite et la fin de ce marathon théâtrale), ou partirons-nous, déçus ? Moi, les performances, je ne suis pas fan, a priori. En plus, Shakespeare, dont je n’ai pas tout lu, j’avoue, car je m’ennuie parfois, n’est pas ma tasse de thé. Sans compter le nombre de spectacles « shakespeariens » pas toujours réussis… Et puis Henry VI, c’est une découverte, mais ça c’est plutôt positif, d’une espèce de monstre de pièce… ceci l’est déjà moins : Je n’ai pas retenu le nombre d’actes ni de scènes. C’est « Too much » mon cher William…

Bref, en milieu de semaine, avec le boulot le lendemain, si ce n’est pas bon, bye bye à l’entracte car j’ai passé l’âge de rester jusqu’à la fin pour être gentil. Même quand j’ai payé.

Voici l’histoire...
A la mort de Henry V, Henry VI (vous suivez ?…), monte sur le trône. C’est donc son histoire que nous allons suivre, avec un grand H...Elle est tellement riche, que je ne sais par où commencer.
Depuis sa plus tendre enfance, il va devoir surfer sur les trahisons dans son propre camp, mais aussi sur la tourmente extérieure qu’est cette guerre interminable contre la France.
Dissensions intestines et chaos extérieur, tout un programme… tout un spectacle… toute une galerie de personnages passionnants à suivre. C’est riche et foisonnant, je vous encourage à découvrir cette histoire, ou simplement, pour en savoir plus, suivre ce lien.

Mon avis
Aucun risque que nous partions à l'entracte ! Dès les premières minutes, on sait que ce sera bon. C'est du solide. C’est le théâtre que j’aime. De la farce au tragique, parfois brutalement. C’est un beau succès mérité, et qui le sera demain encore j’espère. En tout cas, je suis conquis.
Le travail est collectif, collégial même. Cela se sent. Tout le monde est au niveau, et ils sont nombreux : 18 comédiens qui jouent plusieurs rôles, et, au moins, autant de figurants.
A l’entracte, je me réjouis d’en avoir encore autant à savourer (1h45). Et je pense aussi à demain avec le sourire. Nous avons fait le pari de prendre les places bien avant. Pari gagné. Je ne vois pas comment le travail offert pourrait être moins bon demain. Ça paraît impossible.
Les comédiens donnent beaucoup, tout parfois. Et, en sortant, de nombreuses images nous hantent : la scène entre Mortimer et Richard duc d’York, qui se termine par l’ascension céleste de Mortimer recouvert de son arbre généalogique ; la bataille de Bordeaux et son final avec la mort de Talbot ; Jeanne D’Arc qui monte au bûcher ; la scène entre Suffolk et Marguerite ainsi que le final… entre autres… Whaouh… Dès le début j’ai été conquis, à la fin, je suis soufflé…
Vivement demain.

COUREZ voir ce spectacle. Une telle distribution, une telle pièce et, surtout, un tel résultat, c’est rare, très rare. Le public fut unanime ; si demain la qualité est la même, ce sera un triomphe. On y était déjà presque ce soir. Pas un spectateur n’a trouvé le spectacle moyen ou médiocre. Des plus jeunes lycéens, nombreux, aux plus anciens de nos aînés, nombreux aussi. C’est un vrai spectacle populaire, divertissant et intelligent.
Enfin, et c’est aussi remarquable, le prix des places est tout à fait abordable.A peine plus cher qu’une place au Gaumont en 3D. BRAVO et MERCI monsieur Jolly.
A demain, pour la suite…

Richard

Tabataba

Mardi 31 janvier 2012
Mes lectures...


Bernard-Marie Koltés
(A lire aussi, un article sur Roberto Zucco)

  Imaginez un village sous la cagnasse d’un pays du Maghreb, le soir à la tombée de la nuit. Dans une vieille cour une femme Maïmouna en train de cuire un tajine et son frère Petit Abou  jeune, à peine sorti de l’adolescence. Il a le nez dans sa vieille moto et la décrasse avec un chiffon tout pourri.
Dehors il y a les bruits des filles qui vont s’amuser, des garçons qui s’esclaffent de leur bon gros rire à l’idée de faire danser les filles et de boire des bières…. Deux solitudes qui se suffisent à elles-mêmes ?
Maïmouna, pourtant paraît désespérée : son frère lui fait honte. Il est le seul à rester dans son giron, les voisines se moquent, les copains de même : «  Où il est, petit Abou, où est-il ton frère, où est notre copain, que l’on sorte avec lui ? »

        Maïmouna se laisse submergée par la honte : «  Il est là, dans la cour, avec les chiens et les vieilles et les poules, avec un vieux chiffon dégueulasse à la main. Lave ta tignasse ou je te gifle ; fais toi des locks, des tresses, rase toi le crâne ; donne ta chemise ; cesse d’être ma honte, le soir, quand les voisines viennent, avec leur air de pimbêche, Fatoumata surtout, et qu’elles demandent : et ton frère ? Où donc, est-il, notre chéri ? Où il est petit Abou ? Qu’est-ce-que je peux répondre moi ? : il est dans l’huile de moteur, il sent la vieille machine, il manque des boutons à son pantalon ? Honte sur moi. »

        Petit Abou ne répond pas, garde son petit air buté. Maïmouna s’échauffe, se désespère, monte en tours. Nous, nous nous laissons envahir par ce tourbillon. Elle est sirocco, longue plainte, passionaria gémissante, turbulente.  En empathie avec Petit Abou, nous restons figés sous le flot des paroles de Maïmouna ; elles déferlent tel un tsunami.

           Petit Abou n’a pas envie de sortir, il n’a pas envie de ressembler à ses copains et surtout, surtout :
« Je ne veux pas marcher dans les rue de Tabataba, elles sont pleines de merde de chien ; je ne veux pas boire de la bière dans les maquis, elle n’est même pas froide et elle est trafiquée.
Je n’aime pas les voisines, elles sentent la poule, je n’aime pas comme elles se coiffent et s’habillent, je les préfère le matin quand elles préparent le repas. Et, dès qu’il commence à faire nuit, je n’aime plus mes copains… »

       Il préfère sa moto, son vieux chiffon graisseux, sa vieille cour, et les vieux et les chèvres. Il ne veut pas sentir la poule et veut sentir son odeur à lui. Maïmouna ne lui demande pas son avis et ne lui donne pas le choix : tout le monde s’accouple et lui doit obéir aux lois humaines. Petit Abou rétorque alors par un discours sans pitié, il n’a jamais autant parlé, lui, le petit négrillon, qui maintenant est grand et ne montera plus sur le dos de sa sœur :

     « Maïmouna, ma sœur, tu ne vaux pas déjà pas grand-chose, mais bientôt, tu ne vaudras plus un franc. Qui es-tu, toi-même pour me dire ce que  je dois faire, qui je dois frotter et autour de quoi je dois tourner ? Tu es vieille et tu et t’es même pas mariée. A ton âge tu devrais être rangée, et servir un vieil homme à table et torcher d’autres négrillons que moi... »

        Maïmouna a lancé son boomerang  flamboyant de reproches sur petit Abou et celui-ci lui est revenu en pleine figure. Elle pleure, ouvre son cœur à ce frère grandi trop vite et qui n’a plus besoin d’être éduqué, la vapeur s’est renversée :
« Je ne veux pas d’un amoureux, je ne veux pas d’un mari. Un amoureux, c’est comme le soleil, plus il chauffe, plus il fait le désert autour de vous. Je ne veux pas être comme une petite plante grasse toute seule au milieu d’un désert de caillou. »

      Elle lui posera cette question sur le sens à donner à la vie si ce n’est l’union de « l’homme, la femme, tout le bordel.» Ce à quoi le petit frère répondra : « Laisse moi être vieux et fumer tranquillement dans mon coin ; toi fais ce que tu veux »

        Elle s’inquiètera une dernière fois : « Sans femme, petit Abou, qui te repassera tes chemises ?         Quand tu seras très vieux, qui te préparera tes repas ? »

Il lui répondra : « Prépare toi-même mes repas, et je ne veux pas qu’on repasse mes chemises. »

      Elle aura quand même le dernier mot : « Donne moi ce chiffon, petit Abou : cette machine est dégueulasse, je vais la frotter pour toi. »

Brigitte

Nouveau blog, nouveau cours de théâtre sur Rouen !!!


 

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