Tabataba

Mardi 31 janvier 2012
Nos lectures


Tabataba




Bernard-Marie Koltés
(A lire aussi, un article sur Roberto Zucco)

 Imaginez un village sous la cagnasse d’un pays du Maghreb, le soir à la tombée de la nuit. Dans une vieille cour une femme Maïmouna en train de cuire un tajine et son frère Petit Abou  jeune, à peine sorti de l’adolescence. Il a le nez dans sa vieille moto et la décrasse avec un chiffon tout pourri.
Dehors il y a les bruits des filles qui vont s’amuser, des garçons qui s’esclaffent de leur bon gros rire à l’idée de faire danser les filles et de boire des bières…. Deux solitudes qui se suffisent à elles-mêmes ?
Maïmouna, pourtant paraît désespérée : son frère lui fait honte. Il est le seul à rester dans son giron, les voisines se moquent, les copains de même : «  Où il est, petit Abou, où est-il ton frère, où est notre copain, que l’on sorte avec lui ? »



        Maïmouna se laisse submergée par la honte : «  Il est là, dans la cour, avec les chiens et les vieilles et les poules, avec un vieux chiffon dégueulasse à la main. Lave ta tignasse ou je te gifle ; fais toi des locks, des tresses, rase toi le crâne ; donne ta chemise ; cesse d’être ma honte, le soir, quand les voisines viennent, avec leur air de pimbêche, Fatoumata surtout, et qu’elles demandent : et ton frère ? Où donc, est-il, notre chéri ? Où il est petit Abou ? Qu’est-ce-que je peux répondre moi ? : il est dans l’huile de moteur, il sent la vieille machine, il manque des boutons à son pantalon ? Honte sur moi. »

        Petit Abou ne répond pas, garde son petit air buté. Maïmouna s’échauffe, se désespère, monte en tours. Nous, nous nous laissons envahir par ce tourbillon. Elle est sirocco, longue plainte, passionaria gémissante, turbulente.  En empathie avec Petit Abou, nous restons figés sous le flot des paroles de Maïmouna ; elles déferlent tel un tsunami.

           Petit Abou n’a pas envie de sortir, il n’a pas envie de ressembler à ses copains et surtout, surtout :
« Je ne veux pas marcher dans les rue de Tabataba, elles sont pleines de merde de chien ; je ne veux pas boire de la bière dans les maquis, elle n’est même pas froide et elle est trafiquée.
Je n’aime pas les voisines, elles sentent la poule, je n’aime pas comme elles se coiffent et s’habillent, je les préfère le matin quand elles préparent le repas. Et, dès qu’il commence à faire nuit, je n’aime plus mes copains… »

       Il préfère sa moto, son vieux chiffon graisseux, sa vieille cour, et les vieux et les chèvres. Il ne veut pas sentir la poule et veut sentir son odeur à lui. Maïmouna ne lui demande pas son avis et ne lui donne pas le choix : tout le monde s’accouple et lui doit obéir aux lois humaines. Petit Abou rétorque alors par un discours sans pitié, il n’a jamais autant parlé, lui, le petit négrillon, qui maintenant est grand et ne montera plus sur le dos de sa sœur :

     « Maïmouna, ma sœur, tu ne vaux pas déjà pas grand-chose, mais bientôt, tu ne vaudras plus un franc. Qui es-tu, toi-même pour me dire ce que  je dois faire, qui je dois frotter et autour de quoi je dois tourner ? Tu es vieille et tu et t’es même pas mariée. A ton âge tu devrais être rangée, et servir un vieil homme à table et torcher d’autres négrillons que moi... »

        Maïmouna a lancé son boomerang  flamboyant de reproches sur petit Abou et celui-ci lui est revenu en pleine figure. Elle pleure, ouvre son cœur à ce frère grandi trop vite et qui n’a plus besoin d’être éduqué, la vapeur s’est renversée :
« Je ne veux pas d’un amoureux, je ne veux pas d’un mari. Un amoureux, c’est comme le soleil, plus il chauffe, plus il fait le désert autour de vous. Je ne veux pas être comme une petite plante grasse toute seule au milieu d’un désert de caillou. »

      Elle lui posera cette question sur le sens à donner à la vie si ce n’est l’union de « l’homme, la femme, tout le bordel.» Ce à quoi le petit frère répondra : « Laisse moi être vieux et fumer tranquillement dans mon coin ; toi fais ce que tu veux »

        Elle s’inquiètera une dernière fois : « Sans femme, petit Abou, qui te repassera tes chemises ?         Quand tu seras très vieux, qui te préparera tes repas ? »

Il lui répondra : « Prépare toi-même mes repas, et je ne veux pas qu’on repasse mes chemises. »

      Elle aura quand même le dernier mot : « Donne moi ce chiffon, petit Abou : cette machine est dégueulasse, je vais la frotter pour toi. »

Brigitte

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire