Damien, le Nouveau, la suite...


Jeudi 17 mai 2012

Nos écrits  



 Cet article est la suite d'une pièce en quatre actes, dont le début est ici ! Bonne lecture, et n'hésitez pas à partager vos critiques, vos impressions, dans les commentaires ci-dessous. C'est la fin de l'acte I.

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Scène 7
Ivan, Scyllas

Ivan : As-tu entendu Scyllas ?
Scyllas : Oui mon maître.
Ivan : Ma fille complote contre moi. A n’en pas douter. Si ses arguments en faveur de Clotilde sont censés, ils n’en cachent pas moins une trahison. A quoi passe-t-elle ses journées, voit-elle des personnes que je ne connaitrais pas ?
Scyllas : Non mon maître. Elle prie le plus souvent. Se promène seule, et recherche l’isolement. J’ai moi-même eu du mal à ne pas être vu de votre fille car les endroits qu’elle fréquente sont déserts et  immenses.
Ivan : Alors ses plans sont déjà faits, et de longue date… Ne la perds pas de vue, je pense qu’elle va chercher à voir Clotilde. Ne l’en empêche pas, écoute, observe, rapporte moi tous ses faits et gestes.
Scyllas : Oui mon maître. Si, cependant, je la surprends en train de comploter ouvertement contre vous, quels sont vos ordres ?
Ivan : Essaie alors de découvrir tous les membres du complot. N’interviens pas. Et lorsque tu les connaîtras tous, reviens vers moi, pas avant.

Scyllas s’incline et sort. Sans bruit.


Scène 8
(Jour 3)

Clotilde, Morgane, Scyllas

Clotilde a été descendue de sa croix et enfermée dans une cellule avec quelques soins.
Scyllas écoute dans la cellule d’à côté, par l’intermédiaire d’un trou discret ménagé dans la paroi.

Morgane : Ma Dame, je veux vous entretenir et vous écouter aussi. Si vous le pouvez, si vous le souhaitez. Sinon, je comprendrais. Je me permettrai alors de parler tout de même. Rassurez-vous Ma Dame, Je ne veux rien ajouter à votre martyr, même si ma présence peut sembler accablante. Je n’abuse pas de ma position de vainqueur pour me réjouir de votre état ou savourer le plaisir sadique d’un nouveau jeu. Ce n’en n’est pas un.

Mon père ne sait pas que je vous vois. J’ai obtenu de lui qu’il vous soigne un peu, dans son intérêt. Votre mort trop tôt dans les jours à venir, si cela se sait chez votre fils, pourrait précipiter la perte de mon père. Damien n’aurait alors plus rien à perdre et aucune raison de retarder son plan vengeur. Ma plaidoirie, auprès de mon père, n’a pas été glorieuse je le reconnais, mais je n’ai pas su trouver d’autres mots plus convaincants. Ce sont les seuls qui l’ont fait réfléchir. Pour combien de temps, je ne sais pas. Peu je le crains. J’aurais voulu imposer mes raisons et défendre dignement, courageusement et avec succès votre innocence. Malheureusement, la guerre transforme les innocents en martyrs indéfendables. En otages indispensables.

Je suis désolée d’avoir gagné un sursis dont vous ne voulez peut-être pas. Dont vous aviez déserté l’idée même. Peut-être étiez-vous résignée et prête à mourir ? Je ne fais que repousser l’échéance et vous donne de faux espoirs sans doute. Je m’en veux de tout cela, mais je devais vous voir, vous parler.
Et vos mots, si vous souhaitez que je les entende, seront pour moi les guides dont j’ai besoin. Ma vie, je crois, dépendra de vos réponses. La vôtre peut-être aussi.

Clotilde, mal en point sur une couche misérable : Que me veut une princesse emplie de tant de sollicitude ? Et de mystères…
Morgane : Ma Dame, je crois, pour une raison que j’ignore, qu’il me faut rejoindre Damien.
Clotilde, s’étouffant, toussant : C’est folie que me faire croire cela ! Je meurs de toute façon. Torturez-vous une mère en lui laissant, comme dernière image, l’espoir de la victoire de son fils, et de la paix pour son peuple ?
Morgane : Loin de moi l’envie sordide de vous infliger ces souffrances. Damien peut vaincre sans moi, mais, avec moi, il vaincra certainement. Sans combat, peut-être, pour son peuple. Et, qui sait, sans vous perdre finalement ?
Clotilde : Est-ce une façon ingénieuse de me tirer des aveux, des informations stratégiques avant ma mort ? Que voulez-vous ? Quelle odieuse négociation voulez-vous m’imposer ?
Morgane : Oh non Ma Dame, je vous assure que non. Comment puis-je vous rassurer ?
N’étiez-vous pas perdue Ma Dame avant que je vous voie ? Et, malheureusement, n’êtes-vous pas perdue encore ?
Clotilde : Vous venez de me dire que peut-être non. Si je vous entends, et vous parle surtout. Je ne comprends rien à vos fantaisies. Je n’ai rien à vous dire qui me puisse sauver. Je n’ai pas d’informations à monnayer en échange de ma pauvre vie qui se termine. Je ne trahirai pas, en plus d’aller au trépas, mon fils. Comment le pourrais-je d’ailleurs ? Laissez-moi ou achevez ma vie sur le champ. Vous gagnerez votre temps, j’y gagnerai en souffrance moins longues. Ce marché est à votre large avantage.
Morgane : Oh que non Ma Dame. Je vous demande l’impossible, je le vois. Me croire sincère. Je le suis pourtant. Comme je vous y invitais tout à l’heure, ne parlez plus, économisez-vous. Ecoutez-moi. Puisque je n’ai su vous assurer de ma sincérité, je m’ouvre à vous sans autorisation, je m’en excuse.
Je ne vous demande rien finalement, ou plutôt tout. Une chose à laquelle vous n’aspirez plus.
Ma Dame, je ne sais pourquoi, mon vœu est de faire cette paix impossible entre nos deux peuples.
Je vous le redis. Je vais rejoindre votre fils. Je me livre à lui. C’est un meilleur marché que le vôtre. Ma vie contre la vôtre, et, plus encore, contre cette guerre. Damien, s’il le veut, possède l’héritière du trône ennemi pour empêcher le meurtre de sa mère, ainsi qu’une nouvelle bataille.
Mais, d’ici là, vous devez vouloir vivre. Peut-être un échange sera alors possible ? Au moins, votre vie, si elle demeure celle d’une otage, sera sauve.

J’ai Ma Dame, eu une soudaine clairvoyance qui me poursuit sans relâche, et m’obsède. Je ne puis plus supporter mes contradictions. Mon caractère humaniste, déjà, me disposait à contrarier mon père. Mais la raison, toujours, a su me tenir sous sa domination. Jusqu’à il y a peu.
Je redoute d’être devenue folle, Ma Dame. Je ne vous le dis pas pour vous effrayer, mais je ne sais à qui le confier et le doute de mon âme a besoin de se confier. Je suis folle mais terriblement lucide, et discrète. Je sais ma valeur et comment l’employer.

Je rejoins Damien dès demain si Dieu le veut. Je pars aujourd’hui, et crois vous tenir deux ou trois jours en mon pouvoir afin de vous sauver la vie, au moins, pendant ce délai. Mon père s’est résolu à mes arguments concernant votre valeur. Vous serez donc soignée. Juste le temps de me constituer prisonnière et de surprendre mon père par ma disparition. Il vous oubliera, en me recherchant, quelques heures de plus. Ensuite, il saura ce qu’il en est. Le destin alors nous fera bien vite connaître ses intentions, à l’une comme à l’autre.

Voici ma prière, Ma Dame, et ma demande auprès de vous : restez en vie je vous en supplie. Vivez et souhaitez vivre. Au moins le temps que je me livre à mon ennemi, votre fils.
Je l’avoue Ma Dame, j’ai le fol espoir d’arrêter cette guerre. Je préfère cette folie à celle qui consiste à poursuivre les hostilités par tous les moyens dont les plus odieux, comme votre présence indigne ici. Ces trahisons, ces coups bas, nourrissent des amertumes dans le cœur de nos peuples pour les générations à venir.

Je règnerai un jour sur la paix, ou mourrai pour avoir essayé de la gagner.
Que Dieu vous bénisse Ma Dame.

Clotilde : Je ne sais quoi penser jeune demoiselle, bien folle ou téméraire… Qu’importe, je m’emploierai à vouloir vivre et tenir, même sur la croix si j’y retourne. C’est tout ce que je peux vous promettre. Car je suis à bout. Et la vanité de tout cela s’impose à moi si facilement... Je vais essayer de vivre tant qu’un souffle me sera donné…
Morgane : Ma Dame, vous me comblez et me donnez des ailes pour accomplir mon destin.
Clotilde : Vous rejoindrez mon fils, j’en suis sûre maintenant. Faites-cela pour moi : serrez-le dans vos bras. Et donnez-lui ceci… votre sauf-conduit…

Elle retire sa bague et lui glisse au doigt.

Morgane : Ma Dame, je suis son ennemie.
Clotilde : Ah ?
Morgane : Adieu Ma Dame.
Clotilde : Adieu…

Scène 9
Ivan, Scyllas

Ivan : Toi, déjà de retour… Aurais-tu, si vite découvert tout le complot ?
Scyllas : Oui maître. L’urgence des décisions à prendre m’a fait vous revoir si tôt. Votre fille, et je tiens ces aveux de sa bouche même, projette de vous trahir en se livrant d’elle-même à Damien…
Ivan : Qui l’oblige à cela ?
Scyllas : Elle seule mon maitre.
Ivan : Qui lui a dicté cette conduite et ces idées absurdes ?
Scyllas : Elle-même mon Seigneur… j’en suis pratiquement persuadé…
Ivan : Tu n’es pas absolument sûr, donc. Tu devais connaître l’ensemble du complot avant de me déranger. Moi seul décide ce qui doit être, mais pour cela je dois tout savoir. Repars.
Scyllas : Maître, votre fille projette de partir aujourd’hui même, j’ai cru bon de vous en informer avant de…
Ivan : Je t’entends... Elle est donc folle, folle à lier… Mais elle n’aura pas l’occasion de mettre son plan à exécution. Tu me l’amènes, de force s’il le faut, mais surtout, discrètement. Pas de cris, de clameurs, de blessures. Bâillonne-la et couvre lui les yeux, et le visage. Personne ne doit se douter de quoi que ce soit. Nous sommes en guerre…
Scyllas : Je comprends mon maitre. Ce sera fait ainsi que vous le dites.

Scyllas sort.

Ivan : Scyllas !
Scyllas s’arrête, revient.

Ivan : Aide-moi à réfléchir un instant, et contredis-moi si mon raisonnement m’échappe… La meilleure défense contre les coups du destin, est de le forger soi-même… d’influer sur son cours…
Scyllas : Sans doute mon maitre.
Ivan : Penses-tu que Damien ait fomenté ce coup ?
Scyllas : Non.
Ivan : Comment le sais-tu ?
Scyllas : votre fille s’est exprimée très clairement.
Ivan : Elle est jeune et influençable.
Scyllas : Elle est forte, indépendante et intelligente. Elle vous échappe, et vous ne la connaissez pas si bien.
Ivan : Comme tu y vas, Scyllas... Mais, peut-être as-tu raison… Ou peut-être es-tu amoureux ?
Scyllas : Maitre !
Ivan : Quelle réaction… Je sais que tu m’obéirais en tout, mais c’est humain, mon bon Scyllas. Ne crois-tu pas que tu t’aveugles ? Ou que tu as entendu ce que tu voulais bien entendre ?
Scyllas : Non ! Non, mon maitre. La reine Clotilde était bouleversée, et incrédule de ces mots. Elle n’y croyait pas au début de son discours, qu’elle a pris pour une tentative de corruption de son âme dans ces moments douloureux.  Puis, progressivement, elle a dû réaliser la folie de cette proposition, sa témérité ainsi que sa volonté inébranlable d’y parvenir.
Ivan : Mhmh… C’est un peu ce que je craignais finalement… Quelles sont selon toi, les chances que Damien soit impliqué dans cette « surprise » ?
Scyllas : A peu près nulles mon roi.
Ivan : Pourquoi ?
Scyllas : Il y a d’abord les aveux passionnés de votre fille pour sa trahison, qui ne font cependant pas mention de Damien, sauf en termes d’ « ennemi ».  De plus, dans ces délais très courts, dans le feu des batailles récentes, et terriblement funestes pour lui, il me semble qu’un calcul aussi puissant n’a pu voir le jour. Trop de temps pour convaincre votre fille, trop d’alliés puissants pour permettre ce coup terrible. Comment pourrait-on changer si radicalement votre fille, vivant sous vos yeux en permanence, en Mata-Hari radicale ? Seules les visions mystiques et le caractère romantique d’une  femme avide de passions peut bouleverser son propre cœur, en si peu de temps. Enfin, Damien est un poète, piètre guerrier, nonchalant, frivole et désintéressé de la politique. Comment peut-il organiser pareille révolution dans la tête d’une femme, pareil coup politique et stratégique ?
Mais le temps court mon maitre, votre fille est sur le départ, si je dois la suivre…
Ivan : Si elle rejoint Damien ?
Scyllas : Il détient alors un otage, comme vous.
Ivan : D’où vient la valeur d’un otage Scyllas ?
Scyllas : De son rang.
Ivan : Non, Scyllas, de l’attachement que l’on a pour cet otage. Nous avons un coup d’avance sur le destin, nous jouons les blancs donc nous devons garder l’initiative. Si nous défendons, nous faisons le jeu des noirs, et perdons l’avantage. Le seul atout que nous ayons.
Nous ne sommes pas censés connaître les intentions traitresses de ma fille, et Damien non plus, n’est-ce pas ?
Scyllas : En effet, mon maitre.
Ivan : Imagine, Scyllas, que le peuple apprenne la perte malheureuse de ma fille, prise en otage et tuée par l’ennemi juré, Damien. Et ce, avant même que Damien ait fini de s’étonner de recevoir ma fille, ce cadeau incroyable et inespéré, ce véritable « don du ciel » ; cette monnaie d’échange et de négociation. Avant même qu’il puisse exploiter cet atout ? Que se passerait-il ?
Scyllas : Le peuple crierait « vengeance ! Mort aux assassins de l’innocente infante !»
Ivan : Mon raisonnement nous permet-t-il, en plus d’un avantage, une avancée stratégique déterminante ?
Scyllas : C’est le sacrifice d’une pièce maîtresse : la Dame… Mon seigneur, mon roi, croyez-vous…
Ivan : Scyllas, je ne crois rien, je calcule et raisonne. Dis-moi, aurons-nous l’avantage ?
Scyllas : Ou…oui…oui mon seigneur…
Ivan : Tu baisses la tête Scyllas, n’es-tu pas fier et honoré de comprendre les décisions stratégiques de ton roi ?
Scyllas : Si maitre, mais…
Ivan : Allons Scyllas, c’est un coup osé j’en conviens, mais la guerre ne souffre pas de faiblesse. C’est de l’avenir de notre peuple dont nous parlons, de la fin de cette guerre, et de l’expansion de notre territoire. Rien que cela… Nous attaquerons Damien d’un coup terrible lors de son étonnement. Il ne pourra nous imposer le chantage de la mort de ma fille, elle le sera déjà aux yeux de nos guerriers, aux yeux de notre peuple, aux miens… Et cela nous galvanisera…
Commençons… Dans trois jours, tu sacrifieras dame Clotilde. Dépèce-la de sa peau et envoie ses yeux, sa tête énuclée et tranchée, ainsi que sa peau torturée auprès de son fils Damien, dans trois jours. Ainsi, elle reposera en paix auprès des restes de son époux... Dans trois jours, pas avant.
D’ici là, je ferai connaître au peuple la triste nouvelle de la mort de ma fille afin qu’elle se répande et gonfle notre orgueil, notre courage et notre détermination. Donnons à cette rumeur le temps de croître et de faire son œuvre : à savoir, légitimer une nouvelle attaque aux yeux de tous… Quant à toi, suis ma fille, et reviens dans trois jours pour exécuter ton forfait. Récolte tout ce qui pourrait nous servir lors de l’assaut final.
Ne te laisse pas charmer en observant ma fille, n’oublie pas de revenir dans trois jours. 
La guerre sera bientôt finie… Va !
Scyllas sort.

A suivre...

Richard

4 commentaires:

  1. Je viens juste de finir ce premier acte. Pour tout vous dire, je ne sais pas trop quoi écrire, parce que j'ai toujours du mal à dire ce que j'aime, et pourquoi. Cette pièce est de celles dont l'ambiance happe le lecteur, et qui sur scène, si elle est interprétée par de bons acteurs, doit être un pur bijou. Elle est de celles que l'on peut se représenter aisément - ce qui est pour ma part souvent signe de qualité. Elle est de celles qui, plus égoïstement, me plaisent. Et ce qui plaît est inexplicable ; simplement, je le ressens en moi, parce que je la lis avec avidité et m'attache aux personnages. A dire vrai, Morgane est l'un des rares personnages féminins qu'il me plairait de jouer...
    Bravo.

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  2. Je ne sais pas trop quoi écrire non plus. Votre appréciation sincère, surtout, qui n'est pas dans la réflexion est ce qui me touche le plus. Ces quelques mots auraient donc un intérêt... eh bien je trouve ça extraordinaire. Vos encouragements me poussent à montrer la suite...

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  3. Juste un petit détail que j'ai remarqué lors de ma relecture : vous utilisez (comme beaucoup de monde, j'en conviens), le verbe dépecer comme synonyme de "retirer la peau". Sauf que cela signifie démembrer, mettre en pièces. Et le détail de ce que Scyllas doit fait à Clotilde est particulièrement rebutant, je trouve que suggérer les choses (en chuchotant par exemple) accentue l'ambiance angoissante sans sombrer dans le "gore"...

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    1. Bien vu ! En effet, c'est redondant. Le verbe seul suffisait donc.
      J'avoue avoir un côté un peu excessif. Mon goût pour Tarantino peut-être...

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