La Vie de Galilée

Lundi 28 mai 2012

LA VIE DE GALILÉE
Brecht, 1938 

Ne pas savoir.
      C’est un luxe aujourd’hui. Ne pas savoir quoi faire, dans les minutes qui viennent, dans les mois, les années à venir. Quel luxe insupportable aux yeux de ceux qui pensent qu’on doit savoir.  A nos yeux, même. N’est-ce pas une angoisse que ce vide du non-savoir ? Nous avons peur. Et de nous-mêmes, pour commencer … La tyrannie de la certitude. Normal, elle rassure. Il n’y a rien de plus castrateur pourtant … ainsi va le monde d’aujourd’hui, effrayé à l’idée de ne pas savoir …


      Grâce à la science, nous sommes devenus des accros au savoir. Tout peut, doit, être su, connu, reconnu, prouvé, démontré, maîtrisé. Merci la science d’avoir mis fin à tout obscurantisme, à tout mystère. C’est notre caution intellectuelle qui nous épargne tout effort, toute recherche.

      Je dis merci et je déplore cela tout à la fois. La créativité, la spiritualité, tout ce qui peut nous rendre un peu profond est nié, ridiculisé, bafoué, caricaturé. Quoique, certains mouvements expriment la frustration de ce carcan d’hyper-rationalité. De pseudo rationalité devrais-je dire. Car la maîtrise de tout, du temps, de la nature, de notre nature, de nos comportements est un aveuglement peut-être aussi certain que l’obscurantisme du passé (Éric-Emmanuel Schmitt l'illustre très bien dans le Visiteur). Car, l’idiotie, elle, n’a pas changé. Elle consiste à se conformer à la pensée dominante. Sans savoir pourquoi les choses sont ainsi. Et, l’histoire, en la matière n’est pas suffisante. L’histoire, ne sert pratiquement à rien, qu’aux historiens… Nos mémoires sont bien faibles face à une évocation artistique de notre passé. Donc, nous croyons, de manière aussi bête qu’au moyen-âge, en la puissance de la réalité moderne, car elle a été démontrée, raisonnée, scientifiquement affirmée. D’autres l’ont pensée pour nous. Les progrès techniques ne sont plus réguliers, ils s’accélèrent… cela semble suffire à nous montrer que nous sommes à l’âge de raison. Suivons donc le mouvement… sans nous les poser ces questions, puisque d’autres l’ont fait à notre place : éloge de la superficialité justifiée par une profondeur inaccessible (la science moderne), établie par d’autres.

   Eh bien, voici la faille intellectuelle que nous invite Brecht à affronter dans son récit de la vie de Galilée.

      Galileo Galilei joue sa vie, lui,  de ne pas savoir. De douter des évidences. Ça ne rigolait pas à l’époque. Le luxe d’aujourd’hui est le tabou mortel d’hier. A l’époque, déjà, certains pensaient le monde pour tous. Encore une fois, l’histoire ne nous a pas guéris de cela. Quelle ironie : changer de paradigme incessamment semble la seule issue pour l’humanité. Y-aurait-il un dogme satisfaisant ? Peut-être qu’en fait, la seule vérité qui tienne est qu’il n’y en a pas, ou qu’elles sont multiples ?

      Brecht, en suivant ce bonhomme un peu fou qu’est Galilée nous le démontre bien mieux en touchant où ça fait mal. C’est-à-dire en deux endroits : nos croyances non-démontrées mais admises pour vrai parce que, c’est ainsi. Or, nous en sommes encore là aujourd’hui, comme j’ai eu le plaisir de vous en faire part un peu plus haut. Et puis, surtout, il touche au cœur. Le vrai, pas le centre, le cœur qui cogne. Ce petit organe laborieux qu’on oublie mais qui nous fera peut-être mieux comprendre ces subtilités de l’espèce humaine. Mieux que l’intelligence elle-même ?

      D’ailleurs, en matière d’intelligence, nous sommes inégaux. Alors qu’en matière de cœur, on pourrait le penser aussi, mais Brecht nous explique qu’en fait, nous nous ressemblons ; et parviendrons peut-être à quelque chose par ce biais. Pour cela, il met en scène des personnages du quotidien, des petites gens, comme il sait le faire. A part Galilée, ce sont les plus beaux rôles : La bonne, son fils, sa fille, des gens du peuple et des commerçants, et puis, les méchants, c’est-à-dire, nous-mêmes : L’inquisiteur, les papes, les pseudo-scientifiques du clergé. Ils nous ressemblent par cette paresse d’esprit qui consiste à refuser le changement, quel qu’il soit.

      Et puis, ce n’est pas si simple. Galilée aura droit à des périodes plus ou moins fastes, plus ou moins dangereuses. Le récit commence peu avant 1610 et sa découverte, grâce à sa fameuse lentille (dont il n’est pas l’inventeur) que la Lune n’est pas une étoile, mais une planète comme la Terre. Et, nous le suivrons jusqu’en 1642, année de sa mort.

      Brecht met en scène des moments clés de sa vie, de scientifique certes, mais d’homme aussi. Je pense notamment à ce passage où, suite aux questions de l’église, Galilée renonce à ses thèses, se réfute lui-même. Il avoue plus tard à son disciple le plus proche qu’il n’a pas renoncé pour poursuivre ses thèses en cachette, mais bien par peur de la torture :
Dialogue sur les deux grands systèmes du monde


 
Galilée :
J’ai abjuré parce que j’avais peur de la souffrance physique.

Andréa :
Ce n’est pas vrai.

Galilée :
On me montrait les instruments.

Andréa :
 Ce n’était donc pas un calcul ?

Galilée :
 Non.


Un silence…
  



Brecht nous épargne l’interrogatoire : plutôt que le débat scientifique et théologique, il préfère centrer l’action sur l’humanité de son héros. A la sortie de l’interrogatoire, Andréa, révulsé par la lâcheté de son maître, lui lance :

Andréa : 
Malheur au pays qui n’a pas de héros !

Galilée est entré, complètement changé et rendu presque méconnaissable par le procès. Il a entendu la phrase d’Andréa. Pendant quelques instants il reste sur le seuil, attendant qu’on le salue. Rien ne vient, les élèves s’écartent de lui ; alors il s’avance à pas lents, hésitant à cause de sa vue basse, vers le devant de la scène, où il trouve un tabouret sur lequel il s’assied.

Andréa : 
Je ne peux plus le voir. Il faut qu’il parte.

Federzoni : 
Calme-toi.

Andréa, criant : 
Sac à vin ! Gros lampeur d’huîtres ! Tu l’as sauvée, ta précieuse peau ? S’asseyant : J’ai mal au cœur.

Galilée, calmement : 
Donnez-lui un verre d’eau.

Federzoni sort chercher un verre d’eau. Les autres ne s’occupent pas de Galilée, qui écoute, sans bouger de son tabouret. Au loin, on entend de nouveau la voix du crieur public.

Andréa : 
Maintenant, je pourrai marcher, si vous m’aidez un peu.

Ils le guident vers la porte. A ce moment, Galilée parle.

Galilée : 
Non. Malheur au pays qui a besoin de héros.


Richard

4 commentaires:

  1. Merci pour cet article d'une rare qualité.
    Je ne peux m'empêcher cependant de relever une de vos phrases ("La créativité, la spiritualité, tout ce qui peut nous rendre un peu profond est nié, ridiculisé, bafoué, caricaturé") ainsi qu'une autre ("Je dis merci et je déplore cela tout à la fois"). Je pense pour ma part que l'on ne peut que dire merci à la science, qui a créé ce besoin de tout savoir, de tout comprendre. Merci d'abord parce que cela peut être utile. Que resterait-il aux athées s'il n'avaient pas les atomes pour expliquer le monde ? Mais surtout merci parce qu'il faut de tout pour faire un monde. La créativité, comme vous dites, aurait-elle cette saveur, cette profondeur, si le carcan du savoir et de la "pseudo rationalité" n'existait pas ? De la même manière, l'ombre existerait-elle sans la lumière ? Pourrait-on apprécier la douceur du "non-savoir" si personne ne savait rien ?

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  2. Vous avez raison. C'est moi qui, parfois, n'en suis pas capable, de cette raison. Ma femme me faisait remarquer à l'instant le goût amer et, finalement, un peu vainement moralisateur sans doute de mon avis sur notre époque. De quel droit ? Du droit, sûrement, que je suis réfractaire à cette raison. Je prends les choses à cœur. Et, j'exagère, je caricature à l'excès. La faute à Brecht évidemment, il n'avait qu'à ne pas me faire croire que je peux comprendre ces choses... Comme s'il me rendait un peu moins bête. De là à l'amertume, il n'y a parfois qu'un pas que je franchis trop vite souvent. C'est une facilité. Comme une réaction d'adolescent.
    J'allais changer mes propos au regard de ces remarques, mais, finalement, et pour ma peine, je vais les laisser. Tant pis. J'en prends mon parti. J'essaie d'assumer.
    Peut-être, pour être moins dans la caricature, ce qui me gêne dans cette tyrannie actuelle de la raison, c'est exactement cette pseudo-rationnalité qui nous fait prendre des vessies pour des lanternes. Et, d'abord, parce qu’on ne prend pas le temps des choses, de la réflexion, et de la compréhension. Tout va, et doit, aller vite. Grâce, ou à cause de cette vitesse, on fait passer des messages absolument rétrogrades dans certains médias, sous couvert, et c'est là que se situe cette pseudo-caution intellectuelle, de modernité et de progrès. Comme si prendre une décision dans l'instant était la garantie d'une puissante intelligence.
    Je n'en crois rien. Et je déplore de plus en plus tout ce qui va vite. La vitesse nous grise et nous laisse croire qu'en survolant les choses on prend de la hauteur et donc, que l'on voit mieux. Je crois au contraire qu'au raz des choses, lentement, nous comprenons le monde, et surtout, qu'il demeure incompréhensible. En le survolant, on croit le comprendre et on se permet de lui donner du sens. C'est tout de même plus confortable de lui trouver du sens que de lui trouver qu'il n'en n'a pas beaucoup : quel inconfort ! N'est-ce pas de l'incompréhension, de l'inconfort, de cette liberté de considérer les choses sous différents angles, que naît l'art ? En allant trop vite, le premier sens qui nous tombe devant le cerveau est accepté.
    Merci Minyu de votre fine intelligence, du temps que vous prenez à lire avec acuité mes propos, sans jamais les survoler. Vous ne ratez rien et savez réagir avec pertinence. Vous qualifiez de rare mon article, et j'apprécie le compliment, mais, vos remarques, constantes et précises, elles, sont très rares. Je me réjouis que sur ce blog, elles soient nombreuses. C'est une chance et un plaisir.

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  3. Vous faites bien de ne pas modifier vos propos. Vous faites bien parce qu'ils se tiennent, parce qu'il y a une véritable réflexion et des arguments. D'ailleurs, je suis d'accord avec vous. J'essaie simplement de voir les choses sous un angle un peu différent...
    Si mes commentaires sont nombreux sur votre blog - merci, au passage, du compliment - c'est qu'il est sans doute l'un des plus intéressants que je connaisse. Je n'ai pas l'habitude de commenter ce qui ne me plaît pas. Ce blog est très complet et vos réflexions passionnantes. Pour tout vous avouer, j'aimerais beaucoup savoir faire des articles comme les vôtres...

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  4. C'est donc définitif, je ne change rien ! ;-)
    Cependant, je vous trouve peut-être un peu sévère vis à vis de vous. Vos articles sont de bonnes critiques. Si je suis une source d'inspiration c'est heureux, mais, et si je peux me le permettre, n'aspirez qu'à être vous-même. A développer tout ce que vous êtes. Ce n'est pas toujours facile, et, c'est vrai aussi, d'autres peuvent nous y aider parfois. Vous vous surprendrez alors peut-être, comme un comédien peut(doit ?) l'être quand il joue, à livrer des choses qui vous échappent. Vos articles, ou autres productions, n'auront alors rien à envier à qui que ce soit(Ils n'ont déjà pas à rougir de ce qu'ils sont...). Ce sera vous, ni plus ni moins, ni mieux ni moins bien que quiconque, simple et satisfaisant.

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