En Travaux

Lundi 26 juin 2012
Nos lectures 

En Travaux

de Pauline Sales

      Anthony m’a fait parvenir « En travaux » par courriel. Cela m’a touchée. Mais reprenons les choses dans l’ordre. Qui est Anthony Poupard ? Comédien depuis des années maintenant, il avait ça dans le sang ! Il est sûrement né avec le théâtre en intraveineuse ! 

      Je l’ai rencontré à la charnière du moment où il a basculé du théâtre amateur au professionnel. On a vécu une aventure théâtrale ensemble dans le milieu universitaire, aventure que je n’oublierai pas à moins que je devienne un jour Alzheimer. Aujourd’hui il est artiste associé au CDR de Préau sur la commune de Vire dans le Bocage Virois du département Calvados. Ils sont 5 artistes associés qui font vivre ce lieu culturel dans un coin un peu perdu.

Je suis allée voir plusieurs pièces là bas et à chaque fois je sors retournée, bouleversée, épatée, enchantée.
Quels talents !

     Pauline Sales, je l’ai vue dans « La Campagne » de Martin Crimp et dans du Feydeau où elle était irrésistible de drôlerie. Non seulement elle est une comédienne troublante, investie d’une énergie étonnante dans son petit mètre 60, mais elle est auteure. Quand elle parle de son travail d’écriture elle reste simple. Ses objectifs sont clairs. Je la cite à propos une pièce qu’elle avait écrite pour des jeunes « De la salive comme oxygène » (déjà ici, on a un titre qui vous rentre dedans, moi j’aime !) qu’elle souhaitait « ne pas perdre un public jeune ». Pour ce faire elle parle d’une écriture « adressée », non littéraire.
« En travaux » est écrit aussi dans l’adresse, les personnages entre eux et dans celle qui est faite au spectateur.

C’est l’histoire d’un chef de chantier qui va confronter ses certitudes, son machisme, et exploser au contact d’une jeune biélorusse travailleuse et squatteuse clandestine (elle a investi le préfabriqué du chef de chantier et sculpte sur des matériaux piqués sur le chantier).

      Svetlana est étrange, s’incruste dans cet univers impitoyable du bâtiment. Elle est à la fois fragile et terriblement forte. Elle va inexorablement s’insinuer, s’insérer dans le paysage d’un homme brut, massif bourreau du travail et de la rentabilité.

Qui est-elle ? Pourquoi est-elle venue ?

      Et soudain nous avons le cœur qui bat face à deux êtres qui n’étaient pas fait pour se rencontrer. Un monde où les travailleurs sont clandestins, où ils sont maltraités, des esclaves qui s’accrochent à leur survie.
L’écriture de Pauline Sales est dense, chargée de violence, de dureté qui vous blesse jusqu’au plus profond et puis soudain :

« Elle lui avait dit une fois c’est le Christ du bâtiment. Un bonhomme, bras écartés, qu’elle avait fait avec des boulons, des vis, tu trouveras l’original en beaucoup plus grand à Cadaquès en Espagne, à quelques kilomètres de la frontière, dans la maison de Dali, le Christ étendu dans l’herbe, en haut, tout en haut, monte , monte encore, dans les jardins au dessus du pigeonnier, là où il y a des œufs d’oiseaux de taille humaine, un avec une coquille fendue comme s’il venait d’éclore……….Il avait vu Sveltana , sortir de l’œuf , et puis sa fille, et puis son fils, et puis lui. Il s’est vu sortir de l’œuf. Il se trouvait vieux pour un poussin mais il sentait bien ses jambes aussi flageolantes que les pattes d’un nouveau née. Qu’est-ce qui lui restait à picorer dans le monde ? C’est le voyage qu’il a entrepris quand il a tout perdu, Svetlana, le chantier, et lui, quand il s’est complètement perdu. Il est allé à Cadaquès en voiture, il a pris cette route de montagne et il est arrivé à vomir, alors qu’on ne peut pas, c’est ce qu’on dit, vomir quand on est au volant, mais lui y est arrivé, il a vomi à plusieurs reprises. Il s’est garé à quelques mètres de la maison de Dali. Un chat endormi dans un squelette de barque a soulevé les paupières pour le saluer. Il a bu un café chez un marchand de glace et de cartes postales. Il a vu un couple avec deux enfants qui lui a fait penser à Nathalie et lui au début de leur mariage. Ses yeux sont devenus humides, il a sorti ses gouttes c’est la combine qu’il a trouvé, vu que ça lui monte comme ça plusieurs fois par jour de manière incontrôlée, sans prévenir, il ne peut pas se retenir, des larmes, les gouttes ça fait conjonctivite, ça fait allergie, ça fait médical………… »

      André l’ours mal léché a croisé une sorte de fée, elle est repartie, lui laissant sa vie en vrac, il aura appris quelque chose malgré tout : le goût des larmes dans la gorge.


En Travaux, se joue du 7 au 27 juillet à 18h30, au festival d’Avignon au théâtre La Manufacture, 2 rue des écoles 04 90 85 12 71






Brigitte

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