De la nourriture pour chiens de scène.


Lundi 11 juin 2012


De la nourriture pour chiens de scène

ou comment travailler un texte pour le jouer ?

                Manger les mots. Mâcher ses mots. Ruminer puis mordre dans des mots. Physiquement absorber le texte. Non pas le sentir, ou le ressentir, ça, c’est après peut-être, mais le bouffer. Tout simplement. Ou tout difficilement. Que signifie accrocher le texte ainsi ?


C’est à la fois un plaisir et une nécessité. Un plaisir car on a l’impression que ce sont nos mots. Une nécessité car, sinon, le public s’ennuie.

Mais, ce n’est pas, a contrario, dire le texte pour le texte. Ce n’est pas comprendre le texte. Trop de cervelle là-dedans. Ce n’est pas utiliser des mots pour dire quelque chose. Ce n’est pas comment les dire…

C’est avoir une bonne raison de les dire. Pourquoi, je dis ce que j’ai à dire ? Et, les meilleures raisons viennent des boyaux…

C’est ne pas les dire tant qu’on n’a pas une bonne putain de raison de les dire. C’est, refuser de parler tant qu’on n’a pas cette bonne raison, à soi, de dire. Sa raison à soi !

Est-ce que je dois dire ce que le texte dit ? NON ! Non, je ne suis pas obligé de dire le texte de l’auteur ! Non, j’ai le choix de ne pas dire, de ne pas accepter de parler, tant que ce texte ne me parle pas ! Voici la sainte et saine révolte qu’il faut opposer au diktat du texte, sous prétexte que l’auteur l’a écrit !

Alors, faut-il refuser jusqu’à couper et transformer le texte de l’auteur ? Non, non plus. Il faut se demander, déjà, pourquoi avoir accepté ce rôle. Pour une bonne raison ? Laquelle ? Pourquoi avoir accepté ce texte, cet auteur ? Pour une mauvaise raison ? Alors, dans ce cas, l’auteur, son texte, n’ont pas à payer notre négligence, notre insuffisance. Ce n’est pas en coupant, en réécrivant qu’on sauvera l’affaire. C’est en assumant. En quittant, ou en souffrant de viscéralement ingérer la chair vive des mots. Pas simple, pas si simple…

En effet, ce n’est pas si simple, mais, c’est peut-être la clé, non ?

Et puis, avant d’abandonner, il y a peut-être aussi la voie de l’effort, pour le comprendre au cœur cet auteur, et son texte qui nous bloque. Il a peut-être des choses à dire qui nous concernent, profondément, et en profondeur (comme dirait Claudel). Avant d’abandonner sa pitance, goutons-là. Avant de refuser l’obstacle, essayons de l’affronter. Pourrait-il nous nourrir ?

Au début, il y aurait comme un respect de soi. Et des mots. Le mot est là. Tu es là, toi aussi, lecteur, futur comédien si tu trouves la clé des champs lexicaux. Ou, mieux, la clé de tes tripes qui réagissent à cette pitance. Comme un chien qui aboie : il n’a pas le choix, il défend son territoire, c’est plus fort que lui, son maître ne parvient plus à le faire taire, il répond à ses instincts de défense du territoire. Le territoire du comédien, c’est ce champ de mots, miné, prêt à exploser à la gueule du spectateur. Alors, chien devenu, le lecteur qui se voulait comédien, loin de vomir son texte, va pouvoir l’aboyer sur scène, par nécessité, par force de la nature. Poussé par son instinct des mots. Ils sont devenus une partie de lui. Au mieux, même, son nouvel être. Chaque nouveau texte, s’il est beau, s’il est fort, te transforme. Mais, il faut viser l’animal, l’animalité qui gît dans le fond du texte. L’animal mange, et ce qu’il mange le fait.

Le mot est là. Tu es là. Comment ce mot peut-il être à toi ? Comment ce mot, comme les tiens le font naturellement tous les jours, peut-il chercher à venir de lui-même au bord de tes lèvres, dans ta bouche ? Laisse, avant de vouloir que quelque chose se passe, laisse le rien être, le peut-être exister, le mot rebondir de lui-même sur ce que tu as vécu, ou pas…  dans ce cas imagine ce que ce mot peut vouloir dire quand on a vécu quelque chose qui est censé donner du sens à ce mot… un sens qui vient des tripes. Un sens qu’on s’est pris dans la gueule, ou qu’on aurait pu prendre dans la gueule… L’œuf ou la poule ? L’intention d’abord, ou le texte ? Je te propose : le mot d’abord.  Puis, quand il fait naître un quelque chose de vibrant dans les chairs, ou sur la peau, ou au coin des yeux, ou un battement du cœur un peu fort, ou un tremblement dans les jambes, tu le mets au crochet. Celui du boucher, pas celui du porte-manteau. Le comédien ne se déguise pas, ne l’oublie jamais, il bouffe de la barbaque et rugit…

Tu n’as plus qu’à aboyer, chien  de scène. A mordre, à défendre le territoire nouveau que tu proposes aux spectateurs. Peut-être que tu leur fais peur, peut-être qu’ils sont fascinés par ton arrêt, ta pose de chien de chasse, ou par tes rondes de gardien du territoire, ou par tes façon de renifler, sentir l’autre, la scène, l’espace qui t’entoure. Comme une bête. Alors, ce n’est plus peut-être, c’est sûrement qu’ils reviendront. Ils ne sont pas venus voir un guignol déguisé. Ils sont venus voir l’humain dans tout ce qu’il a de plus organique. C’est le seul intérêt de venir au théâtre. Pour le reste, la télé, internet y pourvoient parfaitement, mieux même que tu ne le feras jamais. Mais, sentir ta chair vibrante toute proche, ils ne l’auront que là, avec toi. Encore faut-il que tout cela vibre, et fascine…

Qu’y-a-il de plus fascinant qu’un animal sur scène, qu’un chien entre autre ? Ne dit-on pas que les comédiens sont bouffés par les animaux sur scène ? Que c’est une vraie gageure de mettre des animaux sur scène car, alors, les spectateurs ne regardent qu’eux ? Si fascinants, si vrais, si justes dans leur jeu parce que ce n’en n’est pas un… On en revient sans cesse à la même conclusion, dirait-on...

...la seule solution est bien évidente : sois un chien sur scène ! Monte sur scène comme on défend son territoire ! Sa vie !


Richard

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