La Belle Folie d'Avignon


Samedi 21 juillet 2012

La Belle Folie d’Avignon

         Bien sûr, je ne ferai pas la revue complète des spectacles du festival, car, « C’est le plus grand théâtre du monde ».  A n’en pas douter : plus de 1200 spectacles chaque jour pendant 21 jours de festival. Entre le IN et le OFF, vous avez l’embarras du choix. Depuis 9h00 le matin, jusqu’à plus de 2h00 le lendemain matin, se jouent, quotidiennement plus de 1200 spectacles, oui mesdames et messieurs, vous lisez bien…


Toutes les 5 minutes, en Avignon, commencent à se jouer des spectacles. J’ai bien trouvé un ou deux créneaux où rien ne commence : 14h30 (étonnant, non ?) ou 16h05… Un seul commence à se jouer à 19h55. Par contre, il y a des horaires de pointe : A 11h00, c’est soixante spectacles qui commencent, à 16h00, plus de quarante… Voilà Avignon, c’est fou : presque 1000 compagnies s’y retrouvent, dans plus de 120 lieux de représentations qui verront en trois semaines, environ 1 million de places achetées ! Qui dit mieux ? Et je ne parle pas des spectacles de rue, improvisés au hasard des inspirations d’artistes, eux aussi improvisés, ou, au contraire, de spectacles bien programmés par la ville en bonne et due place. Mais, ceux-là, animent, ils ne sont pas comptés dans la programmation dont je vous parlais plus haut. Et tout ça, intramuros quasiment uniquement. Pour qui connaît Avignon, ça fait peur, non ? Évitez la voiture dans les murs…

Qui a dit que le spectacle vivant était mort ? Il vit, et il vous explose au visage de partout dans les rues d’Avignon qui sont couvertes d’affiches, quand je dis couvertes, c’est plutôt recouvertes. Pas un peu, pas à moitié, complètement. Il y en a plusieurs couches parfois. Les parades sont si nombreuses et bruyantes à certaines heures, que vous finissez fatigué sans avoir vu une seule pièce. Les « tracteurs » (les gens qui distribuent des tracts, pas le matériel agricole…) finissent par avoir raison de votre patience. Traversez Avignon à pied en passant par la rue principale, et vous en sortirez abasourdi. C’est un spectacle en soi. Il faut aimer la foule, le bruit, la couleur, le piétinement, les coups de bras, les coups de sacs, les spectacles dans la rue qu’on devine mais qu’on ne verra pas, trop de monde partout… mais c’est la vie de ce festival qui, d’année en année, est toujours plus fou. On l’aime comme ça, c’est plein de vie. Il y a quinze ans, je me rappelle m’être étonné du nombre de spectacles : presque 600. C’était incroyable. Aujourd’hui, le double.


Les sondages montrent que tous les ans, le public est de plus en plus satisfait de l’ambiance dans les rues. Bonne nouvelle. Plus on est de fous…

Alors, bien sûr, on trouvera des esprits chagrins pour dire que la quantité ne fait pas la qualité. Certes, certes. Mais, c’est ce qui est génial, justement. Trouver chaussures à son pied dans cette débauche de spectacles. Dénicher les oiseaux rares. Faire son programme. Faire, sa programmation, faire son festival à soi. Voilà, le pied total. Alors, oui, il y a des merdes. Et c’est tant mieux ! Je n’ai pas honte de l’écrire. J’essaie de les éviter, mais je trouve formidable que ceux qui veulent se montrer le puissent, même si ce n’est pas bon. Et puis, le public fait son chemin. Forge son goût, son appréciation. Avec les années, les gens qui reviennent sont de plus en plus exigeants dans leurs choix. Au début, une mièvrerie leur paraitra sympa (donc, il en faut), drôle, quelques années plus tard, ils exigeront du Hugo, et pas avec n’importe qui. Parfois même, dès l’année suivante. Car, on peut voir beaucoup de spectacles en très peu de temps. On en devient vite un esthète. Essayez de voir trois spectacles par jour pendant une semaine, et vous me direz si cela ne forge pas le goût. Enfin, les tarifs sont assez raisonnables : environ 12 euros la place avec la carte off.

Avignon, c’est aussi des rencontres, des croisements en tout cas. Nous avions Éric-Emmanuel Schmitt juste devant nous pour la représentation de Petits crimes conjugaux à l’espace Roseau. Il se joue cinq de ses pièces, pendant 21 jours (plus de cent représentations), et nous sommes tombés sur lui. Amusant. A la sortie, nous tombons sur le metteur en scène, père de la comédienne. Nous lui parlons du plaisir que nous avions eu à le voir, lui, jouer une pièce de Gogol, Le journal d’un fou, il y a de cela quelques années maintenant. C’était très fort, beaucoup d’émotion. Il nous avait ensuite parlé à cœur ouvert de son parcours de comédien, la rage de vivre quoi. C’était peut-être à l’occasion de la centième, quelque chose dans ce goût-là. Quel moment inoubliable. Je l’encourage alors à s’exprimer plus avant. Il m’explique qu’il a connu Grotowski. Le choc. Qui a connu, de son vivant Grotowski ? Pas grand monde. Qui connaît encore Grotowski d’ailleurs ? J’en ferai un article un de ces jours. C’est le père du concept du « théâtre pauvre ». Concept passionnant : en gros, au théâtre, on peut tout enlever (décors, costumes, maquillage, lumière, plateau, mise en scène…), sauf, le comédien. A partir de là, qu’en ressort-il ? Une expérience, une théorie, un point de vue essentiel je crois. Mais nous en reparlerons… Donc, tout à mon émotion d’apprendre que j’ai devant moi un élève de Grotowski, un de ses derniers (truc de fou, vraiment…), je le sens un peu pressé, et en même temps il a plaisir à parler avec nous. Je lui demande donc, s’il ne souhaiterait pas poursuivre cette conversation à un autre moment, et, transformer cela en interview pour notre petit blog. Il me répond : « Non, désolé, je vois quatre spectacles par jour, je dois tracter pour celui de ma fille et bien sûr j’y assiste puisque je l’ai mise en scène… ». Je comprends. Je suis déçu, mais je suis bien forcé de m’incliner devant tant de rage théâtrale. Il a le temps de me glisser, à propos de Grotowski : « C’était une expérience extrême tout de même ». Tu m’étonnes ! Ils devaient jouer, je pense, parfois, nus, c’était bien aussi dans le trip de cette époque où on essaye un peu tout. Les années soixante, soixante dix… En tout cas, je suis déçu, je dois l’avouer. Quel beau personnage, haut en couleur, fort, et très doux en même temps, avec un vécu incroyable. Tant pis pour moi. Mais, je le coincerai un jour. Promis, je le coincerai. C’est mon défi pour l’année prochaine. Il m’a eu cette année, il ne m’aura pas l’année prochaine. Je l’aurai, un jour, je l’aurai ! Ce soir là, il est aussi monté sur scène pour féliciter sa fille et remercier Schmitt d’être venu. Il en pleurait ! Quel homme.

Avignon, c’est aussi des paradoxes : Pas une seule pièce de Racine dans le Off. Dans le In non plus d’ailleurs. Pas de pièce de Musset non plus (juste quelques vers dans un spectacle), rien de Courteline. Pas de pièce d’Oscar Wilde, juste une adaptation du portrait de Dorian Gray et un spectacle sur sa vie, tout de même. Une seule pièce de Feydeau, une seule pièce de Corneille. Ça, c’est pour les classiques. Pas une seule pièce de Cormann. Comme auteur contemporain, il me semble qu’il se pose un peu là, pourtant. Pas une pièce de Yasmina Reza non plus. Une seule pièce d’Edward Bond, une seule pièce de Pirandello dans le In. Bref, des choses un peu amusantes. Révèlent-elles des tendances sur notre époque ?



Richard

2 commentaires:

  1. Quelle chance vous avez eue de voir E-E. Schmitt ! J'adorerais le rencontrer un jour, histoire de lui jeter mon admiration au visage...

    Quand je lis ceci, je me demande si j'aurais la force (physique et mentale) de faire le festival un jour... Déjà parce que je n'aime pas la foule, ni le bruit. Ensuite parce que comme je ne pourrais pas rester longtemps, ce serait comme vous dites "trois spectacles par jour pendant une semaine". Sauf que j'ai déjà essayé de voir deux spectacle en une journée : Amphitryon au Vieux Colombier, et une fois fini, direction le Théâtre éphémère pour Badine... Sachant que j'ai souvent du mal à me concentrer, la seconde pièce en a souffert, c'est certain. Surtout que l'on a forcément en tête tout plein d'images de la pièce précédente, difficile alors de s’immerger totalement dans la deuxième (surtout quand on vient de voir un de ses acteurs préférés)...

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  2. Ceci étant, rien ne vous oblige à tenir un tel rythme. Vous pouvez aussi choisir un lieu de retraite et cibler vos spectacles. En clair, vous avez le choix entre l'opération commando et la position du sniper. L'opération commando peut avoir du charme, mais c'est certain, il faut un plan, une organisation, une motivation et un peu de physique (parfois, ça court dans les rues pour rejoindre le prochain spectacle à l'heure!). Nous avons rencontré un couple de parisiens qui avait un vrai plan, plutôt équilibré, de trois spectacles avec de vraies intervalles, et, surtout, ils alternaient danse et théâtre. Très bien vu. Leur programme était alléchant et intelligent. Ils étaient visiblement meilleurs en danse qu'en théâtre, mais, leurs choix m'ont paru assez sympas en général. Par contre, cela ressemblait plus à un parcours du combattant qu'à de vraies vacances. Nous nous sommes retrouvés à la terrasse d'un estaminet sale et mal servi. Notre rencontre à compensé notre piètre choix de cuisine. Et puis, il y a donc la technique du sniper : vous logez hors d'Avignon, avec une piscine, vous analysez vos cibles au bord de cette piscine, vous en débattez sur ou sous l'eau (en clair sur ou sous la bouée), vous lisez, vous repérez l'endroit, puis vous passez à l'action. Ensuite, retour au camp de base, avec débriefing pour conserver les références quand c'était génial, et, aussi, quand c'était mauvais (afin d'éviter de renouveler l'erreur). Seul problème de cette technique : il faut garer la voiture sur Avignon. Et ça, ce n'est pas gagné ! D'ailleurs, nous réfléchissons à améliorer l'approche (deux-roues, ou transport en commun...). Nous avons raté un spectacle à cause de cela. Ce ne fut que partie remise, on peut toujours y retourner le lendemain, mais, j'avoue, ça énerve. Et s'énerver en vacances, c'est... énervant...

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