Damien le Nouveau, acte IV, avant dernière publication.


Mardi 21 août 2012

Nos écrits



 Cet article est la suite d'une pièce dont le début est ici.


ACTE IV
(Jour 7)

Scène 1
Damien, s’adressant à son peuple, le lieutenant juste derrière lui

Ô mon peuple. Bien que le soleil culmine, le chemin est difficile. Je te demande beaucoup, trop peut-être. Nous sommes au bout, ce n’est qu’une question d’heures ! Aujourd’hui est le jour de l’ultime effort. Demain sera, ou ne sera pas. Nous vaincrons, ou nous perdrons, cette nuit même.

Je sais qu’Ivan croit des choses sur notre stratégie. Mais il n’en sait rien, c’est certain. Il s’aveugle. Si nous agissons promptement, nous aurons au moins le gain de la surprise. Il pense, lui, nous surprendre demain, dans nos songes. Il s’agira pour nous d’être rapides, aujourd’hui.

Morgane, sa fille, est de notre côté. Il l’a condamnée, et pense ainsi ne rien nous devoir et nous attaquer puisqu’elle n’existe plus à ses yeux, ni à ceux de son peuple. Cela les rend féroces et avides de nous massacrer. Ils seront impitoyables. Sauf qu’en ce moment même, elle se fait reconnaître de son propre peuple, qui l’aime, l’admire, lui fait confiance. Elle dément les rumeurs sur moi, mes soi-disant crimes, et les calomnies de son père sur elle. Son travail crée ainsi le trouble dans les rangs ennemis. Et retarde les manœuvres. Pendant ce temps, nous devons avancer, et vite.

Voici notre choix : cerner l’ennemi là où il ne nous attend pas. Le palais d’Ivan. Et ne pas affronter les légions dans les faubourgs. Elles se préparent à faire mouvement, mais ne pensent pas à une attaque cette nuit. Nous devons cependant les contourner sans nous faire remarquer, et faire ainsi une plus longue route. C’est pourquoi notre départ ne doit pas souffrir de délai…

Un homme : Pourquoi nous dis-tu cela ? Prends tes propres légions, elles t’attendent !
Damien : Elles sont moins nombreuses, et plus faibles, que celles d’Ivan, et je veux tenter un blocage salutaire pour tous. Pour nous. Un siège de courte durée, le temps que politiquement nous trouvions une solution. Pour cela, plus nous serons nombreux, plus nous impressionnerons. Je demande à ceux qui le veulent, de soutenir nos troupes en les renforçant. Nous forcerons ainsi Ivan, surpris, à négocier. Ses défenses sont faibles à l’ouest, et le rapport de force peut être à notre avantage sur une courte durée. Une fois introduit dans le palais, je me saisi du tyran…
L’homme : Comment peux-tu être certain de ta réussite ?
Damien : Je ne peux rien promettre, mais c’est notre meilleure chance. Et nous pouvons éviter un bain de sang. Nos troupes sont affaiblies. Il y a trois jours encore nous avions quelques chances, mais la situation s’étant enlisée, notre reine Clotilde ayant été otage, nous avons trop tardé.
L’homme : Que devient notre reine ?
Damien : Après mon père, elle est morte à son tour…

Mouvements et rumeurs dans l’assemblée. Le lieutenant s’éclipse.

L’homme : Pourquoi te faire confiance alors, et risquer nos vies ? Tu es jeune, tu ne t’es jamais battu aux côtés de ton père, et tu n’as pas d’expérience politique…
Damien : C’est vrai. Et, je n’ai pas su sauver ma mère, auriez-vous pu ajouter. Je ne peux rien prouver. Mais, en ces temps difficiles, je suis votre roi. Ne croyez-vous pas que j’ai de bonnes raisons de me venger d’Ivan ? Mon père, puis ma mère, tués à quelques jours d’intervalle…
L’homme : La vengeance ne t’aveugle-t-elle pas, justement ?
Damien : Au début, oui, je l’avoue, mais Morgane a su m’éclairer, je dois aussi l’admettre. Elle s’est sacrifiée en trahissant son père. Maintenant, elle se sacrifie de nouveau pour nous…
L’homme : Comment croire en sa bonne volonté, puisqu’elle change de camp tout le temps ?
Damien : Elle ne change pas de camp, elle retourne auprès de celui qui l’a condamnée et elle risque sa vie puisqu’il l’a sacrifiée aux yeux de tous, déjà. Elle est prête à donner sa propre vie pour sauver nos âmes, celles de son peuple. Elle ne veut pas de sang...
Alors, comment me croire ? Je ne sais pas te répondre… Si, effectivement la question se pose, c’est que, probablement, vous doutez de votre roi. Je ne peux vous en vouloir de cela, mais que pourrons-nous ensuite, même si la paix survient d’une façon ou d’une autre ? Je vous demande de m’accorder le bénéfice du doute, et le droit d’être roi. Votre roi. Si j’échoue, demain, vous verrez un autre roi vous gouverner : Ivan. Si je vaincs, je règne. Et vous verrez enfin qui je suis. Alors, oui, le risque est grand dans tous les cas !
Que puis-je te dire ? Une seule chose ! Ensuite je partirai, seul, ou accompagné, d’une large troupe ou d’un petit comité :
Le peuple fait son roi. Et le roi, s’il est servi, sert tout autant. Ces derniers jours, j’ai pleuré et maudit mon père tout à la fois. Il est à l’origine de nos malheurs, indéniablement, et pourtant, vous l’avez aimé, incontestablement, et suivi dans ses folies de grandeur. Vous l’avez trouvé dur, inconséquent peut-être, vous l’avez insulté dans le fond de votre cœur parfois, et pourtant, vous avez fleuri sa tombe, honoré sa mémoire.
J’étais égoïste et aveugle de douleur. Je suis apaisé maintenant, j’ai compris ce qu’un roi doit comprendre : l’horreur et la béatitude nous habitent, ensemble, et toujours, et se disputent nos humeurs. Jamais, ni l’une ni l’autre, ne devraient guider le roi. Ne devraient guider un homme. Pourtant, cela se produit parfois. Dans l’ennui du quotidien, la patience, la persévérance, doivent guider le roi. Et l’homme de bon sens aussi. Dans la banalité des jours gris, comme dans la folie des heures sombres, comme dans l’ivresse des jours bénis, l’homme tout pareil à son roi, avance. Tout pareil à son roi, il réclame son droit d’être ici et de tracer son chemin. Tout pareil à son roi, il suit ce chemin avec acharnement. Tout pareil à son roi, l’homme est reconnaissant d’être encore en vie sur sa voie. Alors, le peuple et son roi, comme un seul homme, vivent dignement.

Un temps.

L’homme : Vive le nouveau roi Damien ! Je te suis mon roi !

La rumeur enfle, et l’assemblée crie « Vive le roi ! Vive Damien le Nouveau !».

Le lieutenant entre derrière lui pendant les vivats, et lui glisse quelques mots à l’oreille. Damien se retire après avoir salué et remercié la foule.

Scène 2
Damien, le lieutenant

Dans la salle du trône ; au loin, on entend encore la foule et sa rumeur.

Le lieutenant : Mon seigneur, voici le colis dont je vous parlais, envoyé par un messager d’Ivan.
Damien : Ouvre-le, s’il te plait.
Le lieutenant, l’ouvrant puis reculant, choqué : Oh !
Damien, s’approchant : Eh bien ?...

Damien s’aperçoit du contenu, se retient de bouger en contemplant l’horreur, se tient la bouche, puis vomit. Un temps.

Le lieutenant : Le misérable chien !
Damien, se remettant : Apporte-moi une urne digne des reliques martyrisées de ma mère. Je veux les honorer et me recueillir afin de l’aider à reposer en paix.
Le lieutenant : Tout de suite mon seigneur. Il sort.
Damien : Oh ma mère, ma pauvre mère. Que Dieu vous bénisse et vous accueille à ses côtés. Que vos souffrances aient été utiles malgré tout ce gâchis. La belle personne que vous étiez…
Le lieutenant : Voici mon seigneur.

Il dépose près de lui un coffre richement orné. Damien y dépose un à un, au bord de la révulsion parfois, les restes de sa mère. Il a des soubresauts, des hauts le cœur. Mais il prend le temps de faire ces gestes. Puis il referme l’urne avec lenteur.

Damien : Prions ensemble pour le salut de son âme, veux-tu ?

Le lieutenant s’exécute avec gravité et lenteur.
Ils prient silencieusement, sans bouger, dans un recueillement profond.

Damien : A présent, mets cette urne en lieu sûr, nous reviendrons l’enterrer dignement.
Le lieutenant : Bien, mon seigneur. Quels sont vos ordres quant à l’assaut de cette nuit ?
Damien, devenant souverain malgré lui, naturellement, comme s’il avait régné et guerroyé toute sa vie, fort mais sans brutalité, puissamment sûr de lui : Les troupes bougent comme dans mon plan de départ. Je cherchais le bon sacrifice pour le réaliser, Morgane s’y est employée. Nous attaquons à l’ouest, en passant par le sud. Nous devons éviter la confrontation jusqu’aux remparts si cela est possible. Assiéger plutôt qu’attaquer, sauf si nous y sommes forcés. Le temps que je règle l’affaire, avec Ivan sous mon joug. Surpris, j’espère…

Mais, pour cela, je dois aussi m’engager… Et dès cet instant. Nous partons ! Tous les deux ! Choisis les trois meilleurs chevaux de notre garnison, les plus beaux. Eux aussi doivent se sacrifier... tu les mèneras derrière moi, nous chevaucherons à bride abattue, sans aucun arrêt…
Le lieutenant : Les chevaux n’y résisteront pas…
Damien : C’est pourquoi, dès que l’un tombe, tu me donneras le suivant, celui que tu ne chevaucheras pas toi-même.
Le lieutenant : Et pour le dernier ?
Damien : Je le tirerai moi-même, et finirai seul…
Le lieutenant : Mon cheval est le meilleur de la troupe, il vous accompagnera  jusqu’à la fin. Et, si l’un d’eux doit survivre, ce sera lui… mais, c’est presque huit heures de chevauchée au grand galop mon seigneur. Je ne pense pas que…
Damien : Tu ne penses pas que quoi ? Que je sois capable de chevaucher si longtemps ?
Le lieutenant : Je, eh bien…
Damien, réalisant qui est en face de lui : Mon lieutenant, mon fier lieutenant, dont je ne connais même pas le nom… toi le seul fidèle, le seul témoin de toute ma vie de roi, si courte, et déjà si pleine de tragédies. Je ne découvre que maintenant ton regard et la valeur de ton service. Comment ai-je pu ignorer un fidèle compagnon de route, si proche dans tous ces instants, et qui, jamais ne faiblit, jamais ne doute de son roi, toujours le sert, humblement, dans les pires folies et dans les plus petits moments ? Sans doute tu as su rester dans l’ombre au point que j’oublie ta présence, salutaire pourtant et de tous les instants, tous... Dis-moi comment tu t’appelles ?
Le lieutenant : Armand, mon seigneur…
Damien : Armand. Lieutenant ?
Le Lieutenant : Lieutenant, mon seigneur.
Damien, pensif, le regardant : Lieutenant du roi, maintenant major…
Le Lieutenant : Mon seigneur, il faut…
Damien : Tu as raison, une longue route nous attend. Combien de temps te faut-il pour disposer des montures ?
Le Lieutenant : Le quart d’une heure, tout au plus.
Damien : Alors préparons-nous major, sur le champ !

Le lieutenant sort en courant.

Damien, pour lui-même : Partons mon ami, partons…

Il sort.

Scène 3
Ivan, se préparant à l’assaut.

Le soir du septième jour.

Demain, à l’aube, tu me verras Damien. Demain. Prends bien le temps de recevoir ta mère en pièces et d’en hurler de dégoût. Ainsi présentée, toi seul pourras la reconnaître. Mais c’est bien suffisant. Prends le temps d‘enterrer les restes de ta mère, ta chère mère…
Tu aurais pu m’envoyer un faire-part ? Ne suis-je pas ton oncle ? Et bientôt ton beau-père je pense… Chers enfants. Bien ingrats.
Ma fille, ne t’ai-je pas élevée, choyée, dorlotée, dans le secret et pour te protéger ? Tu devins ma fille légitime, sans tâche. Toujours appréciée du bon peuple, qui t’aime. Et tu le lui rendis bien souvent cet amour. Tes bonnes actions, tes œuvres charitables. N’y suis-je donc pour rien ? Tous t’ont acceptée telle que tu es sans chercher à savoir ce qui pourtant n’était pas très clair. Tu es sainte à leurs yeux… Et tu veux encore sauver d’autres peuples que le tien. Le tien ne te suffisait pas ? Ton père non  plus, il a fallu que tu ailles chez ce Damien. Fruit d’un autre que moi. Ma fille, je ne puis plus rien pour toi désormais. Tes mauvais choix ont des limites, ma bonne volonté aussi. Je t’ai aimée, plus que n’importe quel père, et tu m’as trahi. Je ne t’en veux même pas, je suis déçu. Très déçu. Tous ces efforts inutiles, toutes ces angoisses de parent, dont je me fiche maintenant... Des bons moments s’accrochent à ma mémoire. Oui, tu fus une belle fille, digne de moi jusqu’à tes vingt ans…
Et puis, et puis, je ne sais toujours pas pourquoi, tu es devenue distante, froide, et puis vaguement pieuse… vaguement croyante… quelle bêtise... Il se regarde dans la glace, équipé pour la guerre
Allons, je te rejoins, et je crois même que Damien n’osera pas lever la main sur toi pour exercer un chantage lorsqu’il me verra. Surprise !
Je parie que tu l’auras séduit. Le pauvre petit, incapable jusqu’au bout. Il était bien temps que tout cela termine. Que vais-je faire de toi ma fille ? Te bannir, peut-être… Oui, un exil, c’est bien commode… Ou te tuer ? J’ai bien tué ta mère. Ou te crucifier, comme elle. Une sainte crucifiée, c’est du meilleur goût. Ainsi le peuple comprendra ton erreur, et craindra la pénitence des traîtres. Un bel exemple. Te tuerai-je de mes mains pour en finir ? Je ne sais pas, je ne sais pas… J’improviserai, oui, improvisons… Je suis meilleur encore dans cet état où je décide dans l’instant, avec l’instinct du roi…

Général ! Général ? Pouvons-nous lever le camp, et faire marche forcée vers l’ennemi ?
Général ?...

Morgane entre.

Scène 4
Ivan, Morgane

Morgane : Bonjour père…
Ivan, après la surprise : Toi, ici… ?
Morgane : Pourquoi pas ? Ne suis-je pas chez moi ici ? Je reviens d’une promenade…
Ivan : Ha ! Oui, bien sûr… Ne pouvais-tu prévenir ? Car enfin, je suis inquiet comme tout père aimant, le sais-tu ? Ah, jeunesse ingrate et frivole, qui se fiche bien des angoisses de ses parents…
Morgane : Allons, mon, père, cessons ce petit jeu.
Ivan : Toi, tu me parles de jeu ? Qui a joué ces trois jours passés ? Moi, peut-être ?
Morgane : Bien évidemment, et vous le savez.
Ivan : Allons, allons, je devrais déjà te corriger pour cette fugue stupide, n’en rajoute pas.
Morgane : Une fugue, mon père ? Ne suis-je pas femme ? A 27 ans, ne suis-je pas en état de disposer de moi-même ? Je ne suis pas encore sur le trône, je n’ai pas de responsabilités à assumer. Vous le disiez vous-même l’autre jour : la politique ne m’intéresse pas encore…
Ivan : Tu as décidemment bien souvent raison ces jours-ci, cessons ce petit jeu ! Que fais-tu ici ? Que trames-tu encore ? Que fait Scyllas ?
Morgane : Ah, enfin une bonne question. Il est mort.
Ivan : Que veux-tu ?
Morgane : Moi, rien.
Ivan, se dirigeant vers Morgane et la saisissant par les bras, par derrière et excédé : Cesse ce ton, cesse ce comportement ! Cesse, cesse de me défier ! Que veux-tu traîtresse ?  Que veux-tu ? Parle ou je te fais trancher la langue !
Morgane : La jolie famille, le bel amour filial. C’est touchant mon père de vous sentir si près de moi. Vous qui ne l’avez jamais été. N’ai-je jamais profité de vos bras protecteurs pour me défendre des loups et des dragons de l’enfance ? Vous ne me touchiez jamais…
Ivan : Et réjouis t’en…
Morgane : Que dois-je comprendre mon joli papa ?
Ivan, la serrant de plus en plus fort : Cesse cela, cesse ce jeu puéril, immédiatement ou, je…
Morgane : Ah ! Vous me faites mal…
Ivan : Et ce n’est que le début, si tu ne me dis pas quel petit plan ridicule tu as encore derrière cette sotte petite tête de bonne femme !
Morgane : Qu’allez-vous me faire, papa, mon petit papa ? Aïe ! Ah !…
Ivan : Tais-toi, tais-toi !
Morgane : Comment puis-je parler et me taire ?
Ivan : Tu vas bien vite le savoir…

Il l’emmène vers la sortie de la salle du trône. Damien arrive, essoufflé, à bout de force, échevelé, couvert de poussière. Il bloque leur progression.


Suite et fin au prochain et dernier épisode... 

A lire aussi :

            1. L'épisode 1
            2. L'épisode 2
            3. L'épisode 3
            4. L'épisode 4
            5. L'épisode 5

2 commentaires:

  1. J'ai très envie de connaître la fin, et dans le même temps, pas envie du tout... Je n'ai pas envie que cela se finisse, pas maintenant...

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    1. Je prends cela pour un bon signe. comme à la fin d'une pièce qui fonctionne à merveille, on sent qu'elle arrive et on regrette déjà d'en être là, si vite. Mais, effectivement, on sait que la fin est pour bientôt... Reste à savoir son dénouement : tragique ou pas, et surtout, réussie ou non. Qui vivra lira ;-)

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