Damien le Nouveau, acte III


Vendredi 3 août 2012

Nos écrits
 


Pourquoi lire, et pourquoi écrire du théâtre ?

      Allez savoir... et si nous participions, ainsi, aux mondes : celui intérieur, propre à chacun, celui extérieur, dont la réalité nous échappera toujours. Le premier n'étant qu'une tentative, désespérée souvent, d'approcher le second.

Croire le contraire, que l'on parvient enfin à le cerner, le comprendre, l'appréhender ce monde, c'est dangereux, non ? A ceux qui se veulent réalistes sous prétexte qu'ils ne se posent pas la question, je les invite à s'arrêter deux minutes dans cette course vaine. Et à se poser vraiment. Pour voir. Bref, à tenter de me lire jusqu'au bout. Ensuite, vous choisirez, ou non, de me lire encore.


Et si, écrire, ou lire du théâtre, était aussi inutile que les activités de tout un chacun ? Et si, contrairement à l'idée de Toi, lecteur de passage, qui ne s'arrête jamais pour en lire, tu tentais l'expérience ?

Certains diront : pourquoi, si alors tout est vain, lire ou écrire du théâtre plutôt que pratiquer autre chose ? La pêche, par exemple... Pourquoi pas, en effet.  

Je crois seulement, et c'est une croyance, que le théâtre est une des dernières vraies aventures humaines qui nous restent. Pour le reste, nous produisons pour produire, nous achetons pour acheter, et nous vivons pour pratiquer, à tour de rôle, ces deux merveilleuses activités. Quel panard !

Quand faisons-nous des choses gratuites, vous savez celles qui ne remplissent pas l'estomac mais qu'on s'interdit ? Celles qu'on vient de se refuser parce que ce n'est plus le temps de l'enfance, ou parce que nous sommes des adultes responsables ? Bref, celles qui nous taraudent, mais, comme ça ne rapporte rien, "on va les éviter". C'est donc cela être "responsables" ? Abandonner pour rejoindre le moule. Se faire mal, se traumatiser, pour faire comme tous le font, le mouton ? Ne sommes-nous pas, alors, frustrés, et, donc, responsables de ce mal être qui envenime les rapports avec l'entourage et avec nous-mêmes, profondément ?

Le théâtre est une aventure parce que : Quand vous montez sur scène, vous prenez des risques. Quand vous écrivez du théâtre, vous prenez des risques. Quand vous allez au théâtre, vous prenez des risques. Lire du théâtre est un risque.

Quels sont-ils, ces dangers ? 

Vous risquez d'être déçu. Vous risquez de décevoir. Vous risquez d'avoir l'air con. Vous risquez de perdre votre argent. Vous risquez de perdre du temps. Vous risquez de changer d'avis sur la vie. Vous risquez d'être moins con. Vous risquez de changer, tout simplement...Et alors, ces risques vous feront-ils mourir ?

Eh bien, non. En travaillant à contre cœur, vous risquez bien plus : ulcère, cancer, accident, dépression...

Nous avons donc, dans la balance, d'un côté, le risque de mourir, de l'autre, le ridicule. 
 
Elle est pas belle l'aventure du théâtre ? Le ridicule ne tue pas. Le ridicule n'est pas de faire des choses inutiles, c'est de croire qu'ont fait des choses utiles. Conneries. Seul le théâtre nous dit cela. Seul le théâtre prend le temps de cela. Seul le théâtre nous renvoie cette pathétique situation, comme un miroir salvateur. Le travail, les médias, et notre merveilleuse école, qui nous coûte si chère, ne forment que des moutons désincarnés, incapables d'initiatives créatrices. Nous sommes des producteurs de services, de biens, de richesses. Un mouton produit de la laine, de la viande. Une vache produit du lait, de la viande. Un homme produit. Non mais, quel pied d'enfer !


Voici une pièce que j'ai écrite, pour vous plaire, pour votre plaisir. Comme ça, pour rien, pour voir, pour aller au bout, enfin, de ces envies que je réprimais depuis des années ( "tu vas quand même pas écrire ? Tu te prends pour qui ? Et puis, t'aurais que ça à faire..."). J'avoue, je l'ai écrite aussi pour contrarier mon égo, lui faire un peu peur, le rabaisser. Pour l'envoyer balader. Si je veux, j'écris. Même si c'est pas très bon, même si ça ne sert à rien, même si ça me prend un peu de temps, même si, même si... Oh, bien sûr, certains trouveront cela inintéressant. Et ils en ont le droit. Et je les comprends, même. Ils ont vu des choses inintéressantes au théâtre. Ou des choses mauvaises. Ou, pratiquement rien, et donc, ils croient savoir que ce n'est pas pour eux... Mais, le théâtre est pour tout le monde. Le vrai, le grand théâtre nous bouleverse. Alors, je vous souhaite de vous accrocher un peu, je veux vous dire qu'un jour vous verrez quelque chose qui vous touchera si fort que vous deviendrez sensible au théâtre, voire, accro. Oui, je sais, les tarifs sont prohibitifs, et, oui, face aux autres divertissements, le théâtre ne fait pas le poids. Mais, il vit toujours, et, il n'est pas qu'élitiste, il parvient encore à s'intéresser à nous. Mais, c'est vrai, il faut chercher un peu. 

Et, je veux encore ajouter, ce n'est pas qu'un divertissement, il vient nous chercher dans le cœur. ET, je veux encore vous dire, que certains auteurs sont forts, que Victor Hugo par exemple, s'il ne devait en rester qu'un, a écrit pour tous, pour les foules, pour le peuple. Il y en a peu aujourd'hui tels que lui, et alors ? Alors commencez par lire son théâtre ! Ses romans, ses poèmes, tout ce que vous voudrez... Lui s'adresse aux gens, lui sait qui nous sommes, lui sait nos misères et sait les misères des pauvres gens. Lui a tout compris.  

Et je veux encore vous dire, car je veux perdre mon temps à vous dire, à répéter, à hurler sur scène, des choses qui ne servent à rien et je veux vous faire perdre votre temps à me voir perdre le mien, et je voudrais vous montrer combien ça peut être d'enfer de perdre son temps comme ça et d'emmerder la rentabilité, et ... comme si nous n'avions pas le droit d'être sur Terre ? Qui a décrété que nous n'avions pas le droit d'être sur Terre, naturellement ? Qu'il fallait en chier d'abord et montrer patte blanche tous les matins pour rentrer éreinté le soir ?

Voici des passions, exacerbées sans doute, mais aussi des troubles, comme les nôtres souvent, qui j'espère, vous donneront envie de lire du théâtre. Mieux, d'aller en voir. Mieux encore, d'en faire !

Ceci est la suite d'une pièce dont le début est ici.

Scène 3
Damien, Morgane, le lieutenant, des gens du peuple

Le lieutenant suit la scène de loin.

Un homme, voyant Damien arriver : Ô mon Seigneur Damien, permettez que nous fleurissions la tombe de notre bon Roi Harold, en l’honneur de son souvenir, en votre honneur. C’en est fini, nous partions mon seigneur.

Damien : Restez le temps qu’il vous plaira. Je vous remercie de ce cadeau. Mon père en aurait été très touché. Je le suis moi-même.
L’homme : Mon seigneur, en finirons-nous avec cette guerre ? Et vainqueur de surcroit ? Ou bien périrons-nous sous les coups d’Ivan ?
Damien : Bientôt, monsieur, bientôt nous en terminerons. Peut-être plus tôt que chacun le pense.
L’homme : Je l’espère ainsi, mon seigneur, nous l’espérons tous. Nous n’en pouvons plus et prions votre père d’intercéder, là où il est à présent, en faveur de son bon peuple, qui est aussi un malheureux peuple. Permettez seigneur, sans vous offenser, que je vous dise qu’ils sont de moins en moins nombreux ceux qui vous soutiennent et croient en vous. Tous vous savent jeune et inexpérimenté. Si les forces ne leur manquaient pas, ils seraient, pour beaucoup, révoltés ou passés à l’ennemi.
Damien : Merci de ta franchise. Je crois savoir les sacrifices que vous faites, tous. Et ils seront récompensés, si Dieu le veut, dans quelques jours. Mais, toi, qui sembles prompt à prendre la parole et ne craint pas de l’utiliser pour t’exprimer, pourrais-tu, s’il te plait, essayer de gonfler notre orgueil à tous afin que, dans la tourmente, notre nation plutôt que de sombrer dans la dépression, se libère de ses plaintes quelques heures, et les transforme en énergie combative pour notre avenir à tous ? Ne vaut-il pas mieux s’employer ainsi ? Mon avenir ne vaudra rien si celui du peuple n’existe pas. Sans nation, que peut faire le roi ? Sans sujet, il n’est qu’une idée vide de sens, une carcasse bonne à rien. Je serai le premier au front. Si le peuple doit souffrir, je serai le premier à goûter cette souffrance, pour m’assurer de notre unité. Et, tant que nous souffrons, c’est que la vie nous habite et que l’espoir existe encore. Notre peuple vivra, ou j’en mourrai le tout premier. Dis-cela, s’il te plait, à qui veut bien l’entendre, et à ceux, si tu le peux, qui ont baissé les bras.
L’homme : J’y ferai mon possible mon seigneur. Je crois que c’est ce que votre peuple a besoin d’entendre en effet. Puis-je suggérer encore une chose mon seigneur ?
Damien : Parle sans crainte, je te crois sincère et intelligent.
L’homme : Votre parole doit être dite par vous. Mais, je ne refuserai pas le devoir que vous me faites, de répandre vos arguments dans cette période difficile.
Damien : Annonce au peuple, par tous les moyens, que je parlerai demain au moment où le soleil dans sa course, culmine. Quant à toi, et si Dieu le veut, dans les jours à venir, j’aurai besoin de fidèles  à mon service. De fidèles à leur peuple…
L’homme : A votre service mon seigneur.
Damien : Merci. Va, et prie pour la fin de cette guerre, afin que nous nous retrouvions pour assumer ensemble la paix lorsqu’elle s’imposera enfin. C’est un autre combat, tout aussi difficile parfois car il devra concerner non pas quelques jours pénibles de nos vies, mais les années, les siècles à venir.
L’homme : Je vous soutiendrai de toutes mes forces et travaillerai à ce que l’utopie devienne possible.
Il se retire. Les autres avec lui.

Morgane : Je crois que vous apprenez bien vite les nécessaires contingences de votre fonction.
Damien : Rien de tout cela. C’est une évidente parole d’un homme à un autre.
Morgane : Mon seigneur, ne doutez alors plus de votre place dans ce monde. Elle est, non pas seulement légitime, mais belle et nécessaire.
Damien : Morgane, je suis tes conseils et écoute mon cœur désormais.

Il se tourne vers la tombe. Morgane s’éloigne et le laisse se recueillir.

Scène 4
Damien et son père, mort mais présent.

Ô mon père, je vous prie pour vous faire honneur, mais sans me trahir, car je vous aime.
-          Oh, mon fils…  Il caresse sa tête doucement
Je vous ai pardonné. J’étais en colère. Mes pulsions me débordent souvent, je n’en voudrais plus parfois, mais ma jeunesse me déborde. N’est-ce pas normal ?
-          Bien sur, il n’y a rien à reprocher…
Morgane m’est si chère alors que je la connais à peine. Mon cœur se réjouit à sa vue et mes pensées s’éclaircissent.
-          Ce bel amour est celui d’un frère, mais tu n’en sais rien…
Je crois que de vengeance je vais m’abstenir, en tout cas pas de la façon dont j’envisageais les choses. Ma brutalité ne mène qu’au néant. Je n’en suis pas capable. Notre nouveau stratagème va peut-être sauver notre peuple et aboutir à une paix, au moins une trêve. Soutenez-moi, mon père, intercédez si vous le pouvez en faveur de mes plans et aidez- moi encore à être clairvoyant.
-          Tu es déjà amoureux mon fils, sois vigilant en l’envoyant de nouveau chez son père… Surtout si tu la récupères… Comment vivrez-vous cela ?

Clotilde apparaît au loin, et reste à distance : Harold et Clotilde se regardent. Ils se sourient ?

-          Garde-toi, je t’en prie, mais l’amour est aussi une belle aventure, quel qu’il soit, ne l’oublie jamais… Laisse l’amour te guider…
Je vous sens de nouveau à mes côtés, j’en suis satisfait. Père, je vous aime. Je pense à ma mère. Est-elle déjà morte ? Oui, je le sens… Je récupérerai sa dépouille, la déposerai à vos côtés et viendrai vous prier tous deux ensemble très bientôt. Dites-lui cela, pour moi et mon repos.
-          Repose toi mon fils, repose-toi… bientôt, d’autres choix terribles te seront soumis…

Damien se lève et s’éloigne en direction de Morgane.


Scène 5
Damien, Uiscias, deux soignants, le lieutenant

Uiscias est alité, se remet difficilement de ses blessures.

Damien : Uiscias, mon ami de toujours, que t’ai-je fait ? Quelle folie m’a pris ?
Uiscias : Cesse ces reproches, tu as déjà des erreurs de jeunesse derrière toi soit, mais tu as encore les joies qui l’accompagnent devant toi.
Damien : J’ai peur de me fourvoyer encore…
Uiscias : Qui ne le serait pas à cette place ? Le pire a été évité pour l’instant, tu dois demeurer de sang froid tout en écoutant ce cœur si jeune mais si engagé. Nous en avons tous besoin à l’heure d’aujourd’hui et des difficultés qui se préparent. Et puis, le destin te sourit, n’est-ce pas ?
Damien : …par la belle figure de Morgane oui.
Uiscias : C’est bien ce que je pensais qu’il adviendrait, et c’est tout naturel.
Damien : Quoi donc ?
Uiscias : Tu l’aimes, déjà…
Damien : Allons, oui, je l’aime, mais c’est son conseil éclairé, son abnégation d’elle-même qui m’impressionnent et me la font admirer, respecter…
Uiscias : Bien entendu, c’est tout cela, mais n’est-ce pas aussi quelque chose de plus chaud dans le cœur mon prince?
Damien : Sans doute, car l’évènement est rare. C’est d’une sainte qu’il s’agit Uiscias ! Réalises-tu bien ceci ?
Uiscias : Oh si je le réalise… quelle belle rougeur sur vos joues et quel empressement à exposer sa sainteté…
Damien : Et où est le mal ?
Uiscias : Pas en toi, ni en elle, c’est bien certain…
Damien : Alors, quoi, que se passe-t-il ? Tes paroles m’ont troublé quand tu étais tout ensanglanté encore dans le palais. Que dois-je comprendre ?
Uiscias : Mon prince, tu aimes et tu ne le sais pas. C’est la première fois et je t’aurais laissé vivre et découvrir cet amour si je ne devais pas te conseiller, et, surtout, si tu n’étais pas le roi que tu es devenu. Les enjeux de tout ce qui te touche sont si grands que même l’intimité de ta condition n’en n’est pas une. Ou plutôt, elle est celle de ton pays. Quand tu aimes, ton pays aime. Quand tu pleures, ton pays pleure. Et quand tu meurs, ton pays se meurt. La plus profonde intimité d’un roi fait la vie de son pays. Et puis, nous sommes en guerre. Et ce qui, en temps de paix, pourrait parfois rester secret, à l’abri des indiscrétions, ou un jeu de passage, ou même qui dure quelques temps, voire longtemps, n’est pas permis aujourd’hui…
Damien : Je ne comprends pas où tu veux en venir.
Uiscias : Tu dois m’écouter attentivement maintenant, et jusqu’au bout, et sans t’emporter…

Uiscias a une quinte de toux, s’étouffe à moitié. Il a du mal à respirer, se tient les côtes et s’accroche à son lit. On s’affaire autour de lui, pour le calmer. Mais, il n’est plus capable de poursuivre son entretien pour l’instant. On le fait comprendre à Damien.
Morgane arrive.

Scène 6
Damien, Morgane

Morgane : Eh bien mon seigneur, comment va-t-il ?
Damien : Bien mal, et par ma faute…
Morgane : Scyllas est redoutable, et personne ne lui a survécu jusqu’alors, c’est un miracle qu’il ait réussi à s’en défaire. Tu ne l’avais pas tué, loin s’en faut, il a pu s’en défendre et résister à son agresseur... Arrête de te tourmenter ainsi… ça ne changera rien, tu le sais, et tu…
Damien : Ainsi nous nous tutoyons, à présent ? Comme de proches parents ?
Morgane : Oh, je… c’est que je…

Il l’embrasse.

Damien : C’est une faute impardonnable lorsqu’un ennemi, prisonnier, soumis aux lois du pays qui le retient, se permet des familiarités envers le souverain dudit pays. Peine de mort.

Un temps.

C’est aussi une façon d’en finir pour un prisonnier qui n’en peut plus de souffrir son enfermement. Il signe son arrêt de mort de lui-même, dignement, en se respectant, et en parlant d’homme à homme à son geôlier. Souffrez-vous donc à ce point, dame Morgane ? Souhaitez-vous en finir ?
Morgane : Oui, seigneur, tuez-moi sur place si je ne peux être à vous, ici, maintenant… Et je ne vous parle pas d’homme à homme… dois-je vous prier de le vérifier ?
Damien : Cessez de me vouvoyer, et je vous obéirais…
Morgane : Tu…
Damien, posant un doigt sur sa bouche : Chhhh…

Ils s’embrassent. Il la soulève et l’emmène.

Scène 7
Ivan, seul

Il est tard. Scyllas, tu m’abandonnes. Tu échoues. Je sais que tu n’accepteras rien de l’ennemi, ni en parole, ni en offrande mais je te perds… La journée est finie, et la partie se termine bientôt, mais sans toi.

J’envoie donc les restes de Clotilde, dépouillée de sa chair, de sa tête tranchée doublement borgne par mes mains. La guerre peut commencer son œuvre. Demain, Damien tu reçois ce cadeau. Tu n’auras pas commencé à la pleurer, à hurler, à me haïr comme jamais, que je serai déjà si proche… Prêt à te toucher au cœur, de mes mains armées… C’est l’ultime bataille, ta défaite finale, dans les pleurs pour ton peuple, dans les armes pour le mien. Sois bien étonné de ce qui  t‘arrive : de ma fille, que tu crois être une pièce maîtresse, de ta mère que tu penses en sureté le temps que tu négocies un échange.
Prends bien le temps de savourer tout cela, prends le temps de me laisser venir à toi, prends le temps de ne pas réagir. Je vaincrais ainsi sans grand effort, car le mérite m’importe peu. Vaincre seulement compte, quitte à ne pas combattre, ou si peu…
Mon peuple n’en sera que plus comblé. Et reconnaissant que son bon roi économise ses forces, joue de ruse et de stratagèmes afin de ne pas verser de sang, ou si peu…
Damien l’aveugle ! Voilà comment l’histoire se souviendra de toi, si elle se souvient. Car, parfois, je sais aussi lui faire oublier ce que je veux. Aveugle Damien, meurs ! Et souffre d’abord, en recevant mon cadeau, ta mère crucifiée et martyrisée !

Scène 8
Morgane, Damien
Après les ébats, dans la couche royale.

Morgane : Mon seigneur, je dois enfin vous avouer ce que j’ai tenu secret, mais que j’ai juré de faire auprès d’une personne d’importance.
Damien, l’embrassant sur l’épaule : Après une fusion si complète, Je ne vous comprends déjà plus...
Morgane : Votre mère, lorsque je l’ai quittée, m’a demandée de vous serrer dans mes bras. Son vœu est exaucé…
Damien, touché : Oh…

Un temps.

Morgane : Seigneur, si vous me tenez, serrez-moi fort…
Damien : Eh bien…
Morgane : Je sais être forte, je sais faire ce qui doit être fait, et je fais soigneusement ce qui s’impose, mais j’ai peur. J’ai si peur parfois… Oh gardez-moi mon seigneur… Accrochez-moi à vous, à vos bras, aux murs de votre château, à vos vassaux, je veux encore, à vos serviteurs s’il le faut, à vos chevaux. Qu’ils me traînent vers vous, me ramènent dans ces murs que je ne veux plus quitter…
Damien : Je ne demande que cela ma dame…
Morgane : Je sais, oh que je le sais. Mon courage m’effraie, et me fait une vie que je veux fuir et embrasser à la fois. Mon cœur réclame d’être heureux quand mes tripes me poussent au devant du danger. Ma résolution faiblit quand je suis si près de vous…
Damien : Ne me demandez pas d’être fort pour vous, je ne le suis déjà pas pour moi-même. Je suis le cancre des leçons de courage, et m’en veux pour cela. Mais, présentement, si vous me demandez de vous aider à faire face à votre destin, je le ferai certes, mais pour vous, pour moi, pas pour le ciel qui voit plus grand, plus loin que notre amour et le profit que nous pourrions en avoir… comme j’en suis désolé… Il l’embrasse…Si vous restiez, peut-être…
Morgane : Quoi ? Vous me tentez ? Me laissez penser à l’impossible ? Alors que tout a déjà été réfléchi, pesé et mesuré, que nos résolutions finales sont les meilleures sur le court et le long terme…même si le risque est grand… et alors que je dois repartir dans l’heure qui vient… vous me tentez diaboliquement, et je pourrais succomber, le savez-vous ?
Damien : Non, je l’ignorais, je vous croyais sainte, et vos faibles résolutions me déçoivent… Elle l’embrasse… et je ne sais plus qui est le diable, de vous ou de moi…
Morgane : Comment osez-vous ? Elle fait mine de le repousser
Damien : Vous disiez que vous pourriez succomber, quelle folie pourrait avoir raison de vous ?
Morgane : Je vous ignore jusqu’à mon départ puisque vous prenez plaisir à me torturer…
Damien : Vous n’êtes plus sainte, à présent, que pourriez-vous perdre encore ?
Morgane : Je ne vous écoute plus, je dois me reposer…
Damien : Bien sûr que vous m’écoutez…
Morgane : Laissez-moi…
Damien : Le péché de chair est bien mal, le mensonge n’est pas beaucoup mieux, et vous connaissez mon penchant pour la religion, ma dévotion pour les âmes perdues dans les limbes de l’enfer… vous commettez de grandes fautes mais je veux écouter vos aveux, vos désirs secrets, j’ai toujours rêvé d’être pape pour confesser les rois, les reines surtout, afin de leur proposer des pénitences toutes plus stupides les unes que les autres…
Morgane : Puisque vous savez tout de moi, monsieur le pape, que puis-je encore confesser ?
Damien : Plus rien, c’est évident… c’est donc l’heure de votre pénitence. Voulez-vous la connaître aujourd’hui, ou la voulez-vous à l’issue de notre aventure ?
Morgane : Allons, si je puis soulager un peu mon âme et n’avoir pas trop de prières de retard, je veux la connaître…
Damien : Eh bien ma dame, voici la prière : seul le mariage peut vous laver de ces fautes impies, ce doux esclavage auprès de votre roi.
Morgane : Est-ce là une des pénitences stupides que m’aviez promises ?
Damien : A vous d’en juger.
Morgane : Elle est stupide mon seigneur… seul un idiot peut inventer des pénitences qui n’en sont pas. Car, une pénitence doit faire souffrir, sinon, ça ne compte pas…
Damien : Et, vous ne souffrez-pas, ma dame ?

Un temps.

Morgane : Bien évidemment, je souffre, oh oui, ce bonheur que vous proposez juste avant mon départ, peut-on faire cela ? Vous n’auriez pas dû…
Damien : Je vous demande pardon. Je ne voulais pas vous blesser. C’est un jeu idiot…
Morgane : Mon amour, mon grand amour, ceci est tout naturel. J’en suis juste bouleversée car je pars sans certitude, sauf celle de notre amour… et si ce mariage n’a pas lieu, j’aurais eu au moins toute la force que vous m’avez communiquée pour affronter ce qui se dresse entre nous. Soyez-en remercié. Ô mon beau roi, mon jeune prince fou, comme je t’aime…

Ils s’embrassent passionnément.

Morgane : Adieu mon seigneur, il est l’heure.
Damien : Adieu ma dame.
Morgane, s’habillant : Accompagnez mes pas dans toutes vos pensées…
Damien : Je les précède pour vous dégager le passage… Uiscias, avant de me voir, m’a fait dire qu’il souhaitait vous entretenir.
Morgane : Pour quelle raison ?
Damien : Sans doute pour vous souhaiter bonne chance…
Morgane, prête : Et vous, mon seigneur, que me souhaitez-vous ?
Damien : Mille morts évidemment…
Morgane : Vous êtes un tyran brutal et inhumain… Elle l’embrasse
Damien : Mille morts pour ceux qui vous rencontrent. Qu’ils tombent sous vos coups ou sous vos charmes, qu’ils balaient la route que vous aller emprunter, qu’ils fassent bouclier pour vous protéger, ou qu’ils meurent, s’ils ne vous reconnaissent pas comme leur reine…

Il l’embrasse, elle part en courant.

Scène 9
Morgane, Uiscias, trois soignants

Morgane : Uiscias, tu voulais me voir ? Ne préfères-tu garder tes forces pour Damien ? Réserver ton souffle pour ton roi à qui tu dois encore conseil puisque la vie s’attache à toi ?
Uiscias : Merci d’être venue. Je n’en ai plus pour longtemps, quelques heures peut-être, et… la force me manque de lui annoncer ce que j’ai à lui dire. Mon corps s’y est refusé une fois déjà, je ne suis pas sûr d’y survivre lors du prochain entretien, tant cette nouvelle est douloureuse. Vous partez ma dame, je crois. Ce secret sera, finalement, bien mieux en vos mains, et bien plus utile pour Damien, s’il ne le connaît pas de sitôt. Si vous devez mourir, il n’en saura rien, et cela ne changera pas le cours des choses. Si vous devez survivre à votre stratégie, il faudra, et vous aussi, que vous en connaissiez le dénouement complet. Le voici…
Morgane : Je pars en effet, mais vous écoute attentivement…
Uiscias : Dame Clotilde est votre mère. Damien est votre frère. A demi. J’ai vécu sous les ordres de Clotilde, sans jamais savoir ce mystère. Je le pressentais, le supposais mais refusais de voir les conséquences des oracles, leurs annonces si claires pourtant dès cette époque.
Morgane : Quoi, que dites-vous ? Le mal et vos souffrances vous font voir des horreurs impossibles, des…
Uiscias, parlant avec de plus en plus de difficultés, le souffle court : Je suis désolé d’être si brutal… le temps me manque, la vérité doit se répandre... Comment cela fut possible est quelque chose d’inouïe… et pourtant… les deux peuples sont un même peuple… Ivan, après avoir été renié, répudié puis exilé, trouva dame Mathilde, que vous croyez votre mère et vassale d’Edouard, votre grand-père… Il tousse… Mathilde n’est pas votre mère, elle n’a jamais conçu d’enfant, vous l’avez peu connue…
Morgane : Elle est morte jeune en effet…
Uiscias : Tout le monde a cru, ou voulu croire, que vous étiez sa fille, mais vous êtes celle de Clotilde, incestueuse avec votre père… Il vous a cachée, et soignée, puis imposée comme sa fille légitime…
Morgane : Comment pouvez-vous… ? Votre fièvre vous fait délirer, j’appelle de l’aide… 
Uiscias : Non ! Ecoutez, je termine, et je vous demande pardon de ces nouvelles terribles que j’ai moi-même refusées de croire, longtemps, trop longtemps…
Morgane : Aides-soignants, aidez moi à le soulager ! Aide…
Uiscias : Je vous en prie, écoutez !
Morgane : Mais vous êtes fou, vous… comment faire deux peuples d’un ? Allons, allons, je ne vous crois pas…
Uiscias : Mathilde, bien que vassale, était indépendante, son duché aussi, son peuple l’a suivie… Et votre père ensuite…
Morgane : Je ne vous crois pas, je ne vous crois pas… A l’aide !
Un aide-soignant, arrivant précipitamment : Ma dame, nous allons l’aider.
Uiscias : Morgane, n’oubliez pas ! N’oubliez pas ! Ne commettez pas l’irréparable si vous devez survivre à votre retour auprès de votre père… et si Damien devait gagner cette guerre, ne devenez pas sa femme, son amante, car il vous aime… il tousse… et pourrait vous demander en mariage… Ah ! Adieu, N’oubliez…

L’aide soignant essaie de le calmer.

L’aide-soignant : A moi, de l’aide, nous le perdons !

Il a des convulsions, deux autres soignants arrivent avec le lieutenant.
Morgane se recule, trébuche et se rattrape

Morgane : Non, non, ce n’est…
Uiscias, se contractant dans un ultime sursaut de douleur : Ah !
L’aide-soignant : Ranimons-le, ranimons-le !
Morgane, reculant toujours plus, abasourdie : Non, non, …

Morgane sort, en courant.
Les soignants s’affairent, s’acharnent, mais Uiscias est mort.
Le lieutenant va prévenir Damien.
Quelques instants après, Damien entre, suivi par le lieutenant.
Les soignants quittent la salle à tour de rôle, lentement et respectueusement.

Scène 10
Damien, seul avec Uiscias, le lieutenant

Le lieutenant est près de l’entrée, discrètement présent, à moitié dans l’ombre.

Uiscias, mon fidèle serviteur, et mon bon ami. Jamais tu ne trahis, toujours tu essayas de me grandir, de m’élever. Ton enseignement n’a jamais failli. Ta foi en moi non plus. C’est l’élève qui fut trop distrait d’abord, aveugle ensuite. Damien l’aveugle…
Toi mon oracle, mon voyant, mon conseiller, je suis tout à fait dans l’obscurité à présent. Seul.
Comment ai-je pu douter de toi ? Je regrette amèrement cette erreur. Le mal est fait, et mes mots ne changeront plus rien. Entends-moi, je te demande pardon.

J’aurais encore tant besoin de toi alors qu’une ultime tentative osée est en marche. Alors que je perds peut-être Morgane qui se sacrifie une fois de plus contre son propre père. Quelle chance avons-nous d’y parvenir ? Est-ce fou que de l’avoir écoutée ? Aurais-je dû la garder, la marier immédiatement ? Non, bien sûr, le destin l’appelle, et me sollicite encore…

Tu m’avais parlé d’un grand bonheur, ou d’un  grand malheur, sans nuance, sans demi-mesure… Je m’attends aux deux alors. Et je vis dans la confusion,  ces sentiments se mêlent déjà en moi. Tu avais raison pour l’amour que je lui porte, et nous en avons pris la mesure, cette nuit, sans honte… un bonheur évident s’est imposé à nous et nous nous complétons merveilleusement… et puis, j’apprends ta mort alors que Morgane me quitte, il y a une heure à peine, pour accomplir ce qui doit être… comme un mauvais présage de douleur… je suis perdu, comme un enfant, que je suis sans doute encore un peu… d’où tu es, aide-moi, je t’en supplie, aide-moi de tout ton cœur, de toute ta clairvoyance…

Aide-moi !


A suivre ...


A lire aussi :

            1. L'épisode 1
            2. L'épisode 2
            3. L'épisode 3
            4. L'épisode 4

5 commentaires:

  1. Je n'ai pas encore lu ce nouveau morceau de la pièce (mais je m'y attelle tout de suite) ; en revanche j'ai lu votre petit avant-propos.
    C'est (comme tout ce que vous écrivez...) très juste, mais outre la réflexion à laquelle vous amenez votre lecteur (d'ailleurs vous êtes un très bon orateur à l'écrit), ce qui est intéressant est que vous parlez de Hugo. Or justement, c'est aux Romantiques, et plus particulièrement à Hugo, que votre pièce me fait penser, chaque fois que j'en lis un bout. Quelque chose à mi-chemin entre Hugo et Shakespeare (parce que la noirceur me fait un peu penser à Hamlet ou Macbeth). Je peux vous l'avoir déjà dit, je suis désolée de me répéter si c'est le cas, mais voilà : c'est ce qui me plaît. Quand on y pense, l'exacerbation des sentiments découle peut-être de la jeunesse des Romantiques (certes, Hugo est mort à 83 ans, mais le Romantisme est à l'origine un mouvement étudiant), en tous cas on le dit. Et moi, ça me plaît. Peut-être parce que je suis jeune. Ou peut-être pas.

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  2. Vous avez le don de couper le texte aux moments les plus critiques, c'est exaspérant mais pas désagréable... Alors j'attends la suite avec impatience.
    Juste une petite question : savez-vous combien de temps la pièce mettrait, sur scène ? Parce qu'elle me paraît tout de même très longue (à moins que ce ne soit un effet de l'attente, à chaque fois...)

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  3. Merci pour ces commentaires qui me touchent sincèrement. Je suis toujours curieux de vos réactions... et je ne boude pas mon plaisir de les recevoir, ni de les lire.
    Combien de temps dure cette pièce ? Je ne sais pas trop. Il reste un acte encore de taille équivalente aux autres. Je pense qu'en dessous d'une heure trente, on n'y est pas, même sans mollir. Deux heures bien tassées me semble une estimation plus juste.
    Vos commentaires et l'assiduité de votre lecture vous vaudront de la monter si vous le souhaitez, c'est dit, c'est écrit ! Je n'exigerais de vous qu'une ou deux places gratuites au premier rang ;-)
    C'est vrai que c'est très romantique ce texte. Je m'étonne moi-même. J'ai rectifié le tir. J'ai écrit dans la foulée une pièce policière plus "saignante" et proche d'un huis clos. Peu de personnages, tout dans la même pièce.
    Ce sera le prochain récit à suivre... mais, nous n'en sommes pas là, il reste un acte et j'espère ne pas vous décevoir sur le final.

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    1. Bon, je vous cache pas que j'adorerais la monter un jour. Mais hélas, sûrement pas tout de suite... J'entre en cycle terminal et je doute de trouver qui que ce soit pour la jouer. A mon grand regret ! J'espère avoir le bonheur de la voir un jour sur scène...
      J'ai hâte de lire la fin, et suis très curieuse de voir ce que donne votre seconde pièce.
      A propos, j'ai écrit un petit article sur Damien le Nouveau, je vous donne le lien si cela vous intéresse : http://leparadisestautheatre.wordpress.com/2012/08/09/damien-le-nouveau/

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    2. J'ai déjà eu le plaisir d'être lu, voici que j'ai le plaisir d'être critiqué et de la plus belle façon. Merci pour ce bel article, votre enthousiasme et vos commentaires toujours sincères.

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