Meyerhold



Samedi 29 septembre 2012

Nos lectures 

Vsevolod Meyerhold.

 Ce monsieur est né en 1874 en Russie. Metteur en scène, et maître en la matière. Il fut aussi comédien, musicien à ses heures, inventeur de la biomécanique au théâtre et, pour finir, martyr. Il meurt donc en 1940, le stalinisme ayant trouvé du trotskysme dans son œuvre. Le stalinisme a toujours trouvé ce qu’il cherchait...


Son nom, Vsevolod Meyerhold est le titre du livre dont je vous parle ici. Il est édité chez Actes Sud dans la collection Mettre en scène. Vous n’êtes pas metteur en scène ? On s’en fiche. Vous n’êtes pas comédien ? Qu’importe. Béatrice Picon-Vallin nous offre les propos de Meyerhold. Elle se contente d’une introduction situant l’origine des textes du livre, et le parcours de Meyerhold. Tous les propos sont donc des écrits, des notes, des cours, des conférences, ou encore des aphorismes du maître. Ils sont organisés de façon chronologique et ponctuent des moments clés de la vie du grand metteur en scène russe. Cependant, rien de biographique à proprement parler. Ce livre nous donne à lire la pensée, la vision, les travaux de Meyerhold. Et c’est bien !

Bien entendu, un metteur en scène de profession sera plus sensible à certains passages, assez techniques, que le commun des mortels. Pourtant, ses propos étant passionnés, ils deviennent alors passionnants, même lors de ces passages théoriques.

Il sait nous intéresser, alors on s’intéresse. Grand bien nous fasse !

 Plutôt que de discourir sur ce livre, voici des morceaux choisis pour vous mettre l’eau, je l’espère, à la bouche. D’aphorismes en pensées fugitives, de démonstrations en anecdotes, on s’attache à l’homme. Une bête de travail. Il a cherché à connaître les plus grands de son époque et y a réussi : les plus grands comédiens, les plus grands metteurs en scène. Et il en a tiré des conséquences : se remettre en question toujours. Stanislavski lui-même, après l’avoir eu comme comédien, s’intéresse à sa vision de metteur en scène. Il n’honorera pas convenablement l’invitation qu’il lui avait pourtant faite. Orgueil mal placé du maître du théâtre d’art de Moscou ? Sans doute.

Des petitesses, des bassesses, Meyerhold ne s’encombre pas. Il avait son destin à accomplir. Il savait sans doute qu’on ne réalise rien en s’attardant sur le superficiel. Il nous dit des choses fortes sur le metteur en scène, sur le comédien, sur nous…

Lisons-le rien que pour cela :

« C’est lorsqu’on cessera d’endormir l’imagination du spectateur qu’elle s’aiguisera et que l’art deviendra plus raffiné. »

«Quand je regarde un spectacle monté par mes plus jeunes élèves, j’ai la tête qui commence à tourner à cause des changements ininterrompus dans les jeux de scène et dans les déplacements. Et je me demande avec effroi : « Est-ce cela que je leur ai appris ? » Et puis je me console : non, c’est leur jeunesse et leur inexpérience qui augmentent mes propres défauts qu’ils ont assimilés à cent pour cent. Et après cela, j’ai envie de monter des spectacles de façon encore plus calme et plus retenue. C’est ainsi que j’apprends auprès de mes propres élèves. »

« Celui qui n’a pas tout donné à l’art ne lui a rien donné »

« Lisez plus ! Lisez sans relâche ! Lisez ! Lisez avec un crayon à la main ! Relevez des citations ! Laissez dans vos livres des papiers avec les indications des passages qui ont arrêté votre attention ! […] Pas de pitié pour les marges des livres ! Noircissez-les. Un livre annoté a pour moi dix fois plus de valeur qu’un livre neuf. »

« Je me permets de vous dire, à vous mes compagnons de lutte et mes élèves, que l’idée d’un théâtre de metteur en scène est une absurdité totale à laquelle il n’y a pas lieu de croire. Il n’y a aucun metteur en scène – pour peu qu’il s’agisse d’un authentique metteur en scène – qui place son art au dessus de l’intérêt de l’acteur, en tant que figure principale de théâtre. La maîtrise de la mise en scène, l’art de la construction des jeux de scène, l’alternance de la lumière, de la musique, tout cela doit servir des acteurs magnifiques ! »

« Le meilleur acteur que j’aie connu était Alexandre Pavlovich Lenski. […] Alexandre Lenski recommandait toujours de commencer à dire un rôle à mi-voix, d’une façon presque tout à fait inaudible, comme pour soi, et d’intensifier la force de la voix au fur et à mesure que, dans le rôle, les choses devenaient plus claires. »

« En dehors d’une atmosphère de joie créatrice, de jubilation artistique, l’acteur ne se découvre jamais dans toute sa plénitude. Voilà pourquoi en répétition, je crie si souvent aux acteurs « C’est bien ! » - tu regardes, et voilà qu’il a vraiment bien joué. Il faut travailler dans la joie et la gaîté ! Quand je suis en répétitions irritable et méchant (ça arrive), je m’invective cruellement, de retour chez moi, et je le regrette. L’irritabilité du metteur en scène paralyse instantanément l’acteur, elle est inadmissible, tout comme un silence dédaigneux. Si vous ne sentez pas le regard des acteurs, rempli d’attente, vous n’êtes pas metteur en scène ! » 

 Je crois que ça s’appelle une déclaration d’amour aux comédiens, un infini respect pour ne pas les instrumentaliser ; bien au contraire, les faire co-créateurs artistiques du spectacle. Dans l’intérêt du spectacle justement. Et pourtant, il a amorcé la transformation du rôle du metteur en scène. Il en a fait une école, une pratique, un art, un métier. C’est peut-être pour cela qu’il ne s’y trompe pas : pas de bon spectacle sans comédiens libres et libérés, car chéris et aimés.


A l’heure du théâtre qui fait la part belle au metteur en scène, avant même l’auteur, il me semble que certains pourraient (devraient ?) s’en inspirer. Si vous trouvez que j’exagère, parlons-en. Même le théâtre amateur souffre de cette bouffissure. Un comble ! Quant aux professionnels, prenez le programme du festival In d’Avignon ; votre mission : trouver comment est construit le sommaire… Ah tiens, uniquement sur les noms des metteurs en scène… En effet, aujourd’hui, les metteurs en scène sont devenus les monstres sacrés dont tout le monde se souviendra dans les siècles à venir. C’est décidé aujourd’hui. Donc, ne cherchez plus à voir un Tchekhov, un Pirandello, ou un Ibsen, cherchez plutôt à voir un Nauzyciel, un Braunschweig ou un Ostermeier… Tenez-le-vous pour dit !

Richard

Tchekhov : "Meyerhold fut tout l'opposé de Stanislavski. Son imaginaire recréait, reconstruisait et même détruisait le réel… Il donnait libre cours à son imagination afin de ne pas imiter la vie: n'importe quoi mais pas la réalité… Il nous a montré le charme du courage et nous a rendus honteux de notre cécité artistique." 

A lire aussi, ou à voir :

            1. Stanislavski, c'est ki ?
            2. Comment devient-on metteur en scène ?

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