Le Bourgeois Gentilhomme



Vendredi 28 décembre 2012




NOS SORTIES


 
Encore ?! Rien que cette année, au moins trois mises en scène en vue, par d’honnêtes artisans, de cette pièce de Molière, rien que sur Paris. Et j’en oublie sans doute…


Catherine Hiegel, ex-patronne de la comédie française, y fait-elle quelque chose ?

De toute façon, c’est tombé comme ça, ça ne se refusait pas : « Tu sais quoi, on va au théâtre tout de suite voir le Bourgeois, ils jouent dans une heure ! Manu a appelé, il nous propose des places… ». Zou, c’est parti… direction Grand-Quevilly ! Merci Manu ! C’est Noël après l’heure… la surprise en plus.

Mon avis

Alors que je regrette souvent le peu de comédiens sur scène, voici la troisième pièce en une semaine que nous allons voir (après Volpone et Un chapeau de paille d’Italie) qui charge la scène d’humains ayant appris un texte pour le représenter devant des yeux passifs. Seize comédiens et dix chanteurs, danseurs, musiciens. Ah, enfin du spectacle, enfin du théâtre aussi. Inutile de vous faire lambiner, nos yeux, s’ils ont été passifs, presque fermés dans la première demi-heure, s’écarquillent ensuite, et de plus en plus. L’entracte nous laisse sur notre faim et nous fait envisager le meilleur.

Il est à venir en effet. La première partie s’installe, nous fait languir. Elle nous propose une vision d’un classicisme presqu’affligeant. Mme. Hiegel a respecté la pièce (c’est une comédie-ballet) et la partition de Lully semble-t-il. C’est gentil. Pas inintéressant. Mais enfin, on se dit qu’on s’en passerait très volontiers. C’est une impression de patronage, certes de haut niveau vu les moyens, mais poussiéreux, qui nous vient à l’esprit quand celui-ci est encore conscient car les brumes du repos nous tendent les bras. Le directeur du théâtre lui-même dort… ou alors il fait bien semblant…

Et puis, et puis, cela s’éveille, nous bouscule, enfin nous enthousiasme dans une ébouriffante seconde partie. Ça tourbillonne, ça joue, ça s’amuse à n’en plus finir. François Morel est un grand enfant et prend plaisir à l’être pour notre plus grand bien. Tout le monde est au diapason. La distribution est extra. Les jeunes gens, Dorante, Cléonte, la fille de monsieur Jourdain Lucile, sa femme, le valet de Cléonte, la servante de Lucile et Dorimène sont parfaits. On n’en perd pas une miette.

Catherine Hiegel nous a bien endormis, c’était pour mieux nous réveiller, nous secouer. Et le classicisme tant redouté prend ici l’allure d’une adaptation moderne tant tout cela vit. La question ne se pose plus. On ne réfléchit plus. On ne cherche pas à comprendre, calculer, peser. On ne cherche pas les mots qu’on va choisir pour en faire un article. On rit, on les aime quand ils s’amusent tout simplement, avec tant de plaisir. C’est un succès, un grand et beau succès à la fin. Des bravos et des gens debout. Tout cela est bien mérité. La générosité et le plaisir d’être là sont récompensés par le public en fête.
 
Merci Manu, donc, et surtout, bravo ! Tes rôles sont réussis. Ils valaient la sueur et les difficultés des répétitions. L’aventure de la pièce continue et, surtout, celle du comédien… 

L’histoire

Ce cher « M. Jourdain » est devenu une expression populaire. Ou presque… On dit de quelqu’un que c’est un « monsieur Jourdain » lorsqu’il pratique, sans le savoir, quelque chose. Par exemple, notre bourgeois fait de la prose depuis toujours, sans le savoir…

Monsieur Jourdain sait qu’il ne sait pas tout. Belle qualité. Il veut apprendre et devenir quelqu’un. Le début des problèmes. Son père était marchand, il l’est aussi. Il est donc respectable, mais à hauteur de ce qu’il est. Il veut s’élever au dessus des bassesses de sa condition. Il aimerait devenir noble, faire de sa fille une duchesse au moins.

Sa stratégie pour y parvenir est simple : lorsqu’on ne sait pas, on se renseigne auprès des personnes compétentes. Il le peut puisqu’il a de l’argent. Maître d’armes, tailleur, maître de danse, maître de chant, de philosophie, ami de qualité (soi-disant)… Il va dilapider dans la joie et la bonne humeur son argent afin de  devenir une personne de qualité. Et voilà toute l’histoire. Il en devient aveugle, et, surtout, se ridiculise à n’en plus finir auprès de tous. Ses proches comme ses serviteurs, ses pseudos amis comme ses soi-disant maîtres. Plus il s’enfonce dans la bêtise, plus il s’y complait. Et plus François Morel a de plaisir à s’amuser. Une sorte de descente vers l’enfance.

Morale de l’histoire : pour vivre heureux, soyons bête et riche ! Le ridicule ne tuant pas, Molière nous le prouve ici, la conclusion est donc hautement subversive. A méditer sans doute…


L’auteur

Jean-Baptiste Poquelin, dit Moliere (1622-1673), écrit son Bourgeois en 1670, trois ans avant sa mort. Il aura écrit trente huit œuvres durant sa vie, la plupart étant des pièces de théâtre.
Certains remettent en question la paternité de ses écrits. Nous laisserons aux experts ces débats...

Ce qui est sûr, c’est qu’il y a une cohérence dans son travail : la critique, jusqu’à la satire souvent, la caricature même, des mœurs de son époque. Plus généralement, il épingle les travers humains, qui, eux, sont intemporels et universels. C’est la raison pour laquelle son œuvre a traversé les quatre siècles qui nous séparent de lui sans perdre de son acuité, de sa pertinence. Même en gardant le texte original, sans rien retirer, s’il est bien joué, il nous captivera et nous touchera. Ses caractères sont proches de nous, du commun des mortels. Les travers raillés sont les nôtres. De façon générale, ce sont plutôt les « gens de qualité » qu’il bouscule. Chez eux, il trouve des défauts plus exagérés. Les gens du peuple sont dans ses pièces plein de bon sens et regardent les réalités en face. Et donc, s’ils vivent les mêmes passions parfois que leurs maîtres, ils auront, eux, des solutions.

Il y a beaucoup à dire et à connaître sur ce monsieur étonnant. Étrange même par certains côtés… Il est talentueux non seulement comme auteur, mais aussi comme comédien (il a beaucoup de succès), ainsi que comme directeur de troupe, car, s'il se retrouve en prison pour dettes en 1645, son Illustre-Théâtre, finit par être la troupe préférée du roi, qui deviendra, fusionnée avec celle de l'hôtel de Bourgogne, la célèbre Comédie-Française.

Une polémique pour finir mon trop court laïus sur lui, que vous chercherez à trancher peut-être : pourquoi s’appelle-t-il Moliere ? Pourquoi ce nom de scène, qui plus est, sans accent ? Jean-Baptiste n’a jamais voulu s’expliquer là-dessus… Quelques pistes pour vous mettre le cerveau en ébullition : un moliere désigne un boulet de canon, mais aussi une terre molle et marécageuse ; c’est encore un verbe signifiant « légitimer » que les rois pouvaient employer (légitimer un mariage, une terre…) ; Moliere n’était-il pas le bouffon légitime du roi ? Enfin, mulier en latin, signifie femme… Ce monsieur n’était pas spécialement connu pour sa fougue et sa hargne au combat. S’il dénonçait tapageusement les travers de ses contemporains, il n’était pas des plus courageux lorsqu’il s’agissait de se battre, parait-il… Alors ?



Richard

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