Volpone



Mercredi 26 décembre 2012

NOS SORTIES



Enfin des comédiens sur scène !

La période de Noël est bien triste, plus pour certains que pour d’autres d’ailleurs. La quête des cadeaux, tradition qui perd son sens chez nous (mon père se voyait offrir une orange, qu’il conservait souvent jusqu’à ce qu’elle pourrisse, et c’était incroyable !),  retrouve son intérêt lorsque des spectacles nous sont offerts : la surprise et leur courte vie, le moment de la représentation, sont sans doute finalement un des plus beaux présents de notre monde moderne. Une chose belle et éphémère. En tout cas, on la souhaite ainsi, car, le risque du navet existe, mais, que serait le frisson de la représentation sans ce risque ? Que serait le Théâtre, pour tous les protagonistes du théâtre, sans cette terrible inconnue ?

Ô joie ! Nous nous retrouvons au théâtre pour deux beaux spectacles. Deux cadeaux. Et, surprise du chef, un troisième, imprévu mais bienvenu... Allons-y dans l’ordre : Volpone, puis Un Chapeau de paille d’Italie puis le Bourgeois Gentilhomme.

Volpone, donc...


L’histoire tout d’abord

L’action se situe à Venise au XVIIème où un riche notable veut encore et toujours plus de richesses. A l’aide de son fidèle valet Mosca (la mouche), ils inventent des supercheries, trompent, troublent, mentent et fomentent tout ce qu’ils peuvent. Leur tour principal consiste à faire croire à la mort prochaine de Volpone. Il joue le moribond lorsqu’il reçoit ses futurs, et tous uniques, héritiers. Même s’il est vieux, sa santé est bien évidemment très bonne… Tous croient donc à sa mort prochaine, et à l’héritage auquel ils auront droit. Tous (avocat, vieux rentier, prostituée, marchand…) le visitent souvent et offrent de riches présents, pensant investir et prochainement récupérer les dividendes de cette démarche…

Rapidement, il est évident que le valet est la cheville ouvrière de ce tissu de roueries.

 Une sorte de toile d’araignées à laquelle personne n’échappe. 

En tout cas, aucun vaurien cupide et riche n’est oublié. Quant aux blanches colombes, elles vont goûter aux infamies… Cela est l’enjeu de cette pièce. Jusqu’alors en effet, les affaires vont leur train habituel. Les vilains sont dépouillés et l’on s’en réjouit. On se prend d’affection pour ce Volpone, et, sans doute plus encore, pour son fidèle valet qui rivalise d’intelligence avec son maître, le surpasse même, pour rouler tous ces hypocrites avides. En effet, leur quête sans fin de richesse a quelque chose de noble car ils dépouillent des notables détestables de Venise. On les prendrait presque pour des héros modernes. Des sortes de Robin des Bois qui ne redistribuent encore rien, mais qui travaillent à confondre des ordures, c’est déjà jouissif…

Et puis, et puis, d’innocentes âmes apparaissent à l’horizon des caprices du vieux renard vicieux… 

Il aime l’or, mais pas seulement. Bien qu’âgé, l’andropause ne semble pas d’actualité. Tâter une chair fraîche, recluse, jeune, innocente mais mariée, l’émoustille. Et, cela l’excite d’autant que l’affaire semble complexe. Quel amusement donc, quel défi pour lui ! Je vous laisse découvrir la suite… Ce sera sa plus grande réussite, et… sa perte ?

L’auteur

Rendons à César, ce qui appartient à César : Ben Jonson (1572-1637) est l’auteur de Volpone (1606) qui signifie Le Renard en italien. Cet auteur, contemporain de Shakespeare (1564-1616), a écrit des divertissements satiriques. Une vingtaine à peine. Il a été un peu éclipsé par le grand William au fil des siècles qui n’ont retenu que ce génie. Pourtant, Jonson fut apprécié à son époque. Sa critique des mœurs, virulente, parfois très ciblée sur des personnalités précise de la renaissance anglaise que l’histoire a oublié, a sans doute rendu ses pièces un peu désuètes et datées. Volpone lui a survécu, l’Alchimiste aussi fut parfois monté. 
La pièce originale cite des contemporains qu’il souhaitait caricaturer et est bien plus longue (cinq actes) que celle présentée ici, d’une traite, sans interruption autre que des moments dansés par trois artistes qui changent les décors astucieusement. La scénographie est bien pensée.

Le dernier Volpone marquant fut sans doute celui avec Harry Baur et Jouvet. Un film de Tourneur de 1941. Equivoque d’ailleurs, car Volpone est alors un juif… Peut-être certains cinéphiles ont-ils vu aussi la version de Joseph Mankiewicz, avec Rex Harrison.




Mon avis

Le metteur en scène, Nicolas Briançon, a choisi une époque plus récente, sans la situer précisément, pour jouer cette noire comédie. Et cela fonctionne très bien. Le décor, oppressant et sombre à souhait laisse deviner les décadences et la puanteur à venir. L’argent est érigé en monument. C’est très exactement notre époque. Rien à rajouter, rien à enlever. Aucun effort à faire pour transposer ou rendre le discours d’actualité. Il l’est. L’argent aujourd’hui est un monument comme tous les coffres forts de Volpone. Trop facile ?

Pas si sûr… Nicolas Briançon n’a pas fait que trouver, redécouvrir, un auteur ignoré et peu joué, il l’a adapté. La pièce d’origine, environ cinq heures n’en fait ici que deux à peine. Et cela aussi est très bien. Rien d’inutile, pas de longueurs pénibles, de discours hypnotiques ou de longs tunnels héroïques. Simplement l’essentiel, avec un zest bienvenu de langage moderne et de références contemporaines. C’est simple, clair, efficace. La fin (celle du film de Tourneur ?), revue par le metteur en scène, est percutante.
Rien à redire pour ma part, ou si peu. Du vrai théâtre intelligent, subtil, sans élitisme ringard. Pas de morale idiote non plus, juste une histoire crédible et qui nous concerne tous. « L’argent ne fait pas le bonheur » n’est pas non plus tout à fait ce qu’on en retire, les choses sont un peu plus complexes… Bref, intelligence, goût et simplicité. J’allais dire, sans caricature, mais, en fait, c’est une énorme caricature. Sauf qu’elle est à la fois fine et assumée. Ça marche !

Le début est peut-être un peu lent. L’univers, un peu longuet à se mettre en place. Cependant, à choisir, je préfère une histoire solide et bien menée qui prend le temps de s’installer pour finir fortissimo et nous scotcher à la fin, qu’une grande promesse non tenue. Par exemple, un début en force, enlevé, pour finir en soufflet qui se dégonfle,  en baudruche percée… Vous l’aurez compris ce n’est pas le cas ici.

Pour enfin finir, et finalement, j’espère vous allécher par la distribution royale : neufs comédiens et trois danseurs. Enfin du monde sur scène ! Marre des one-man show ou des duos bobos avec leurs problèmes de couple…
Le metteur en scène lui-même, Nicolas Briançon (Mosca, le valet), y est. Parfait. Parmi eux, deux sociétaires honoraires de la comédie française (Roland Bertin, 82 ans : Volpone et Yves Gasc, 82 ans itou : Corbaccio). Respect. Rien que ça. Excellents. Les deux plus jeunes sont superbes (Barbara Probst : Célia et Matthias Van Khache : Bonario). Leurs rôles sont ingrats : l’innocence sacrifiée. Et ils jouent cela très bien. C’est très dur à jouer : ne pas en rajouter, ne pas sur jouer. Juste, et simplement rendre crédible leur ignoble sacrifice par des vautours. Quant à l’avocat, Pascal Elso, il est LE vautour par excellence : Voltore. Une belle présence. Le marchand un peu mafieux Corvino, Grégoire Bonnet, est ridicule à souhait. Tiraillé entre sa jalousie viscérale et sa vénalité chevillée au corps, ses ruptures dans le jeu, assumées, dans un parfait timing, rendent son rôle génial. Le juge, Philippe Laudenbach, assume sa partition impeccablement. Ainsi que la prostituée, Anne Charrier dite La Saumure.
Ils sont affreux, noirs, retors et… punis ! Allez voir comment, car les choses ne sont pas si simples… comme l’expérience humaine. Quant à la fin, elle pourrait sembler anodine, et cependant quelle force dans ce moment jouissif, délicieusement subversif et subtilement grandiose, j’en frissonne encore. J’adore. Bravo Monsieur Briançon.

Essayez d’être bien placés pour les apprécier vraiment. Peut-être faut-il voir moins de pièces mais se placer au mieux. Ils jouent au théâtre de la Madeleine jusqu’au 6 janvier 2013. Une tournée ? Peut-être…

Richard

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