A la fin, la nuit : Fin du feuilleton

Lundi 29 avril 2013
Nos écrits
Artiste : Peter Doig

 A la fin, la nuit. 


Cet article est la suite d'une pièce dont le début est ici.

Il ramène Elsy dans la pièce principale, elle est visiblement inconsciente. Il essaie de la ramener à elle. Elle bouge un peu. Il se dirige vers le téléphone. Elsy reprend un peu ses esprits.

Elsy, faiblement : Donne-moi, …
Marty : Ah, tu es revenue à toi. J’allais appeler un médecin, cette fois c’est trop, son traitement ne fait rien, tu aurais pu te tuer. La peur que tu m’as faite… Attends, je t’aide…
Elsy : Donne-moi le carton là-bas…
Marty : Celui-là ?
Elsy : Oui.
Marty : Alors quoi, ce truc là ? Avec l’aiguille, la piqure quoi ?
Elsy, très péniblement : Oui, donne, je vais faire….
Marty : Tu es incapable de quoi que ce soit. Dis-moi, je vais faire. Je te fais une piqure de ça ? C’est ça ?
Elle acquiesce.

Il parvient à lui faire la piqure. Elsy sent un soulagement rapide.

Elsy : C’est mieux, je vais déjà nettement mieux…
Marty : Tu te moques de moi, tu ne vas pas bien du tout. J’appelle ton médecin tout de suite, il va m’entendre celui-là, il se moque du monde. Tiens montre-moi ce paquet, c’est quoi cette piqure qu’il te fait prendre ?

Elsy retient le paquet, ne veut pas lui montrer.

Marty : Morphine ? Tu prends de la morphine ? Mais, … enfin, tu, … pourquoi ?

Un temps. Puis…

Marty, grave : J’appelle ton médecin.

Il prend le téléphone. Noir.



Marty est à la fenêtre d‘une chambre d’hôpital, dos à nous, mains dans les poches. Elsy est dans le lit.

Elsy : Je suis désolée.
Marty : Oui, tu peux…
Elsy : Je ne voulais pas vous faire peur, vous faire du mal…
Marty : C’est réussi.
Elsy : Tu as parlé aux filles ?
Marty : Non, pas encore…
Elsy : Merci. Donne-moi une petite chance. Un moment pour trouver une solution acceptable. Comment leur expliquer ?
Marty : Tu ne me faisais pas confiance c’est ça ?
Elsy : Non pas du tout. Je ne voulais pas te blesser. Je ne voulais pas vous faire subir tout ça, et puis je suis… condamnée tu sais, il n’y a rien à faire, alors, autant profiter des instants restants tu comprends ? Tu m’en veux mon chéri ?... Oh, je te demande pardon, je n’ai pas assez de temps pour le perdre, je te demande un grand pardon, s’il te plait. Et je te prie de bien vouloir m’excuser si tu peux. Oh mon chéri, pardon, pardon, pardon, pardon…
Marty, n’y tenant plus, se jette sur elle, la prend dans ses bras : Bien sûr je te pardonne, je suis bête, c’est à moi de te demander pardon. Je suis désolé et idiot, je suis si désolé.

Un temps.

Elsy : Je croyais que je pouvais le faire que j’étais assez forte. Je n’ai pas tenu deux jours. Je suis nulle c’est pas possible…
Marty : Quel courage au contraire. Quelle folie. Et ils t’ont laissée partir ainsi ?
Elsy : Je le leur ai demandé. Je suis libre encore de choisir ma vie.
Marty : Et maintenant ?
Elsy : Je ne sais pas, je ne sais plus…

Un temps, puis, le médecin entre…

Le médecin : Retour à la case départ ?
Elsy : J’en ai bien peur.
Le médecin : Est-ce que je peux me permettre de parler franchement ?
Marty : Je crois qu’on vous le doit bien…
Le médecin : Elsy ?
Elsy : Bien entendu.
Le médecin : De quoi avez-vous peur finalement ?
Elsy : J’ai peur de la mort.
Le médecin : On en est tous là, la différence c’est qu’en ce qui vous concerne, c’est pour très bientôt et vous en êtes sûre. Que peut-il arriver de plus grave ?
Elsy : Mes filles…
Le médecin : Quoi, vous avez peur de les traumatiser ?
Elsy : Quelque chose comme ça…
Le médecin : Vous voulez profiter des derniers moments ?
Elsy : Bien sûr, c’est pour cela que j’ai quitté l’hôpital.
Le médecin : Sauf que c’était une fuite. Vous fuyez quoi ?
Elsy : Je n’ai pas fui.
Le médecin : Si !
Elsy : Je n’ai pas fui !
Le médecin : Si, et vous le savez, soyez honnête !
Marty : Attendez, vous vous adressez à…
Le médecin : Je m’adresse à votre femme ! Qui sait qu’elle va mourir et s’apitoie sur son incapacité à profiter des derniers moments de sa vie ! Je sais à qui je m’adresse, elle n’a pas besoin d’un porte-parole d’ailleurs. Elle est assez grande pour se défendre.
Elsy : Il a raison Marty,
Le médecin : Bien sûr que j’ai raison
Marty : Enfin, c’est pas une fin de vie que de la passer à l’hôpital, elle avait plutôt raison en voulant fuir cette endroit, et, en, plus elle en a le droit
Le médecin : Le droit oui, elle peut encore le faire si elle se souhaite, mais que veut-elle vraiment ? Cacher la maladie et la mort à ses filles, comme elle l’a fait avec vous ? Vous avez senti ce que cela fait, et vous avez aussi compris le gâchis de ce temps passé alors qu’on se ment encore. C’est ce que vous voulez, mentir jusqu’aux derniers moments ? C’est ça le cadeau pour vos filles, Et quand vous serez vraiment morte, ce qui ne saurait tarder, vous allez leur dire quoi à vos filles, monsieur Marty ? Que maman est partie en voyage ? Sur une autre planète ? Quel cadeau impossible à porter faites-vous à votre mari, à vos filles ?
Elsy : Je sais, je sais…
Le médecin : Non, vous ne savez pas. Pendant tous ces atermoiements, le temps passe, et pas en compagnie de vos filles parce que vous voulez leur épargner je ne sais quelle souffrance. Ne les croyez-vous pas assez fortes ? Sont-elles en sucre ? Croyez-vous que la vie leur sera épargnée ? Croyez-vous les protéger en faisant cela ? Et ces apitoiements ? Vous ne voulez pas les bouleverser ? Vous allez les traumatiser. Elles mettront des années à s’en remettre. Ah, ça, elles ne vous oublieront pas ! C’est votre projet peut-être ? Ah oui, une autre façon d’être immortelle, c’est ça. Etre un poids pendant des années. Vous vous croyez donc si unique…
Marty : Bon, ça suffit, vous sortez maintenant, ce n’est pas votre rôle de…
Elsy : Laisse Marty. Que propose le médecin, que je reste dans cet hôpital sordide, que je meurs dans ces murs entourée de mes filles ? Charmant décor, quelle intimité, quelle leçon de vie justement…
Le médecin : Je peux vous proposer une solution, mais vous devez affronter la réalité. Et, cette fois, si vous refusez, vous ne partirez pas avec mon consentement, je ne vous aiderais pas à être complice de ce mensonge, et aucun médecin ne fera quoi que ce soit pour vous sauf le super protocole qu’on établit habituellement et, ici, entre ces murs, à l’hôpital, bien évidemment, pas chez vous…
Marty : Mais vous êtes qui pour décider et imposer ? Vous vous croyez où ?
Le médecin : Vous ne partirez pas sans qu’on ce soit mis d’accord sur votre futur proche. Je n’impose rien, vous avez tous les choix, mais je veux essayer de vous éviter une autre bêtise. La première était belle mais un peu vaine, ne refaites pas la même erreur. Si, au moins, je peux servir à ça maintenant, c’est toujours mieux que d’en rester aux habitudes indifférentes à l’égard des patients. La neutralité bienveillante ! Conneries ! Je suis un homme, puis un médecin, pas l’inverse, et vous ne venez pas de me le faire comprendre il y a deux jours à peine, pour me le retirer maintenant. Mais, vous êtes libre, c’est vrai. Et moi aussi. Et je n’en n’ai plus honte, et j’en profite même... Quitte à tout perdre. Mais pas ma dignité. Pas ma dignité. Que dites-vous de la vôtre Elsy ? Et de celle de vos filles ? Et de votre mari ?

Noir.



Dehors, la nuit. Elsy sur une chaise roulante bien couverte. Marty allongé sur une couverture, regardant le ciel. Les filles un peu plus loin, jouant des rôles.

Margot : Salut Dothy, ça va ?
Dothy : Oui et toi ?
Margot : Ca va…
Dothy : On dirait pas…
Margot : Je peux jouer avec toi ?
Dothy : Oui !
Margot : Tu veux jouer à quoi ?
Dothy : Au papa et à la maman !

Margot l’embrasse et court autour d’eux, suivie par Dothy.

Elsy : Pourquoi ça n’allait pas ce jour-là ? Tu t’en rappelles ?
Marty : Oui.
Elsy : Oh, c’était pas joyeux on dirait…
Marty : Non.
Elsy : Tu ne me dis pas ?
Marty : Si.
Elsy : Et ?
Marty : Je crois que cette fois, on n’aura rien oublié. Je crois qu’il ne me restera rien à te cacher.
Elsy : Tu me le cachais ?
Marty : Non, je ne m’en souvenais plus. Et toi, il te reste des choses cachées ?
Elsy : Non. Ou, elles sont oubliées, comme pour toi. Mais, quel mystérieux tu fais. Alors ?
Marty : J’avais rêvé de la mort pendant ma sieste avant de te voir.
Elsy : Mhmh…
Marty : De la tienne.

Les filles accourent vers eux.

Dothy : Alors Maman, quelle étoile tu préfères ?
Elsy : Je les aime toutes chérie, mais…
Margot : Moi, je préfère celle-là, et puis, celle-là…
Elsy : Mes plus belles étoiles sont au nombre de deux aussi. Elles ne brillent pas dans le ciel, mais elles m’éclairent sur Terre très très fort.
Dothy : Et toi, Maman, tu vas devenir une étoile qu’on pourra voir ?
Margot : Chut ! Je t’avais dit de rien dire !
Elsy : Et toi Margot, tu crois que je vais devenir une étoile ma chérie ?
Margot : Moi, je m’en fous des étoiles, je ne veux pas que tu deviennes quoi que ce soit, je veux que tu restes comme tu es, ici !
Dothy : Moi aussi.
Elsy : Je sais…
Margot : Tu sais, mais tu ne fais rien ! Pourquoi tu ne prends pas des traitements ? Des médicaments, tu n’ fais pas des opérations ?
Elsy : Parce qu’il n’y en a pas ma chérie, parce qu’il n’y en a pas…
Margot : C’est pas vrai ! Il y a des traitements, on me l’a dit ! C’est que tu ne veux pas ! Tu veux partir en fait, tu nous abandonnes !
Marty : Margot ! S’il te plait, excuse-toi auprès de Maman !
Margot : Non ! Tu es méchante !
Marty, se dirigeant vers Margot, énervé : Margot ! Tu t’excuses immédiatement !
Elsy : Laisse mon chéri, laisse…
Dothy : Je t’aime Maman, moi je t’aime très fort.
Elsy : Je sais Dothy. Moi aussi je t’aime très fort. Margot, mon bébé, je t’aime si fort…
Margot : Je ne suis pas ton bébé, je ne suis plus un bébé !
Marty, la prenant par le bras : Margot !

Margot s’enfuit en courant.

Marty : Margot !
Elsy : Laisse Marty, laisse, elle va revenir toute seule.
Dothy : C’est elle qui est méchante !
Elsy : Non, elle est très triste et elle croit que je l’abandonne. Tu devras la consoler aussi parfois, tu pourras faire ça pour moi ?
Dothy : Oui Maman.
Marty : Chérie, je crois qu’il vaudrait mieux rentrer, non ?
Elsy : Tu as raison, rentrons…

Le médecin arrive, Margot à la main.

Le médecin : Bonsoir.
Elsy : Oh, bonsoir.
Marty : Bonsoir.
Le médecin : Je viens de croiser une petite fille en colère. Enfin, je crois qu’elle est en colère… Margot, tu es en colère contre ta Maman ?

Margot fait non de la tête.

Le médecin : Si tu lui disais, ce que tu viens de me dire…

Margot fait oui de la tête.

Le médecin : Bon, je vous laisse ?
Margot : Je te demande pardon Maman.
Le médecin : Tu voulais faire autre chose je crois…

Margot fait oui de la tête.

Le médecin : Alors, vas-y…

Margot se précipite dans les bras de sa mère.

Elsy : Oh ma chérie, mon ange…

Le médecin les regarde. Il sourit à Marty, Marty lui sourit en retour.

Le médecin : Vous savez que je ne suis plus médecin ?
Elsy : A cette heure ci, c’est plutôt normal je crois.
Le médecin : A toute heure, en fait.
Elsy : Quelle idée ? C’est vrai ?
Le médecin : Marre du protocole, des envies de voir les gens autrement… de les regarder… comme maintenant je vous regarde…
Marty : Et que voyez-vous, docteur ?
Le médecin : Des gens qui s’aiment enfin, des gens qui aiment ce moment.
Marty : Et, si vous veniez au chaud nous raconter vos nouvelles observations ? Pour finir la nuit ?
Le médecin : Je cherche une étoile, j’ai besoin d’un moment encore.
Elsy : Les filles seront couchées.
Le médecin : Alors, bonne nuit mesdemoiselles. 
Margot : Bonne nuit monsieur.
Dothy : Bonne nuit.

Ils sortent. Le médecin regarde le ciel un instant. Dothy revient vers lui.

Dothy : Quelle étoile vous cherchez, comment elle s’appelle ?
Le médecin : Je suis un peu bête, elle n’est pas encore dans le ciel.

Il la prend dans ses bras.

Le médecin : Rentrons.

Noir.
 
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