Le Père



Samedi 8 juin 2013

Nos lectures

Le Père
Florian Zeller

Dès le début de la pièce Florian Zeller nous met dans le bain. Nous pourrions croire que le père joue un jeu un peu malsain, qu’il a envie de falsifier la réalité et d’entrainer sa fille avec lui. Nous lecteurs sommes effectivement désarmés et nous nous disons que si jeu il y a, quelque chose se cache derrière le personnage de Daniel. Il semble que Gisèle sa fille ne sait plus où donner de la tête face à ce père qui joue à planquer sa montre, à faire partir ses dames de compagnies. Mais pas de manipulation, pas de mystère pas  d’histoire policière. Florian Zeller nous entraine dans le mécanisme et l’abîme de la maladie d’Alzheimer.

C’est l’histoire d’Anne la quarantaine qui se perd dans le méandre de la maladie de son père qu’elle aime et qu’elle n’a pu sauver de ses ravages. Lui va s’enfoncer comme dans des sables mouvants et nous entrainer avec lui. Nous ne comprenons rien au départ, petit à petit la situation s’éclaire. Florian Zeller analyse implacablement le fonctionnement du malade tel un vrai psychiatre. Nous éprouvons des frissons, une certaine terreur devant la disparition de la mémoire de cet homme qui se débat, se perd et souffre de ne rien reconnaître autour de lui : les siens, les autres qu’il a vu la veille mais dont il ne se souvient pas, sa montre symbole du temps qu’il ne voit plus s’écouler dans l’ordre de la chronologie de sa vie. A la fin  il a quitté sa maison (pour une clinique spécialisée) depuis un long moment déjà et ne comprend pas pourquoi son lit est au milieu du salon. Son infirmière chaque jour lui explique qu’il est dans une maison de repos et que sa fille vit depuis de longues semaines en Angleterre.

André : J’ai perdu ma montre. Vous ne savez pas où on est…. ?
La Femme : Votre fille n’est pas là, André.
André : Elle est où  Elle est sortie ?
La Femme : Vous vous souvenez qu’elle vit à Londres…..
André : Quoi ? Mais non, elle a pensé y aller. Mais finalement, ça ne s’est pas fait.
La Femme : Elle habite là bas depuis plusieurs mois.
André : Ma fille ? A Londres ? Enfin réfléchissez, il pleut toute l’année, à Londres
La Femme : Regardez (elle lui montre une carte postale. Il la lit) Je vous le dis tous les jours. Il faudrait que vous vous en souveniez maintenant. Elle vit à Londres parce qu’elle a rencontré un homme, qui s’appelle Pierre, et avec lequel elle vit. Mais elle vient parfois vous voir.

Cet homme têtu, autoritaire, volontaire, brillant se perd tout au long de la pièce ...

André : D’accord. D’accord. Et….Et moi ?
La Femme : Vous…quoi ?
André : Oui moi ? Je suis qui moi, déjà ?
La femme : Vous. Vous êtes André.
André : André ?
La femme : Oui.
André : André c’est un joli nom. André…Non ?
La femme : André ? C’est un très joli prénom.
André : C’est ma mère qui me l’a donné. Je suppose. Vous l’avez connue ?
La femme : Qui ?
André : Ma mère
La femme : non
André : Elle était tellement … Elle avait de grands yeux … Je revois son visage. J’espère qu’elle viendra me voir de temps en temps […] Je voudrais ma maman. Je … voudrais ma maman. Je voudrais ma maman. Je voudrais partir d’ici. Qu’on vienne me chercher …

Sa détresse est poignante. Il s’effondre et nous ressentons un désarroi qui nous met les larmes aux yeux.
L’infirmière va le prendre dans ses bras et lui chuchoter des paroles apaisantes. Dans ses bras il va se laisser bercer … doucement !

Florian Zeller aborde la maladie d’Alzheimer de manière originale. Le lecteur entre insidieusement dans la tête de Daniel. Au début la pièce se veut comédie, mais progressivement nous nous sentons envahis par la maladie et la souffrance. Le désarroi s’empare de nous. Nous en voulons à la fille de Daniel de l’abandonner dans une maison spécialisée. Nous en voulons à son gendre Pierre personnage insensible au tourment de Daniel prisonnier de sa maladie. Il est malheureusement parvenu à ce stade où il lui faut un environnement médicalisé. Notre cœur se serre face à une situation devenue inexorable : le placement de Daniel dans un institut. .Le gendre aveuglé par son impatience et le désir de pouvoir vivre sans les perturbations  de ce beau père malade  craque, peu avant son internement. Il  s’adresse  sans pitié  à  André : « Est-ce que vous comptez emmerder le monde encore longtemps ? »

En décortiquant tout le mécanisme du fonctionnement de Daniel, on ne peut pas s’empêcher d’éprouver une grande tendresse pour lui et pour ceux qui subissent au fur et à mesure l’effacement de leur mémoire. La fin est poignante et vous donne l’envie d’embrasser ces malades fragiles et pathétiques, frappés d’Alzheimer.
Florian Zeller nous donne à voir l’affection d’un père malade pour sa fille, et celle d’une fille, perdue et désarmée.  Il donne à voir aussi la place que peuvent prendre les personnes en charges de ces malades. Mais surtout il nous fait prendre conscience que cette maladie avance inexorablement chez l’individu jusqu’à la perte de sa propre identité. Cela en racontant l’histoire de Daniel personnage mis complètement à nu au fur et à mesure de l’avancée de la pièce.
 
Brigitte

Deux articles sur Florian Zeller et une autres de ses pièces : La Vérité

 

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