Réparer les Vivants- Emmanuel Noblet

Mercredi 18 novembre 2015


Le Bourgeois Gentilhomme, Le Tableau, Le jour de l’italienne, Le Baiser de la Femme araignée… J’ai vu ces pièces jouées par Emmanuel Noblet , quelques unes seulement parmi beaucoup d’autres auxquelles je n’ai pas  eu l’opportunité et le plaisir d’assister. A 25 ans Emmanuel était étudiant à la Fac de Droit de Rouen. Il jouait des rôles en amateur. L’année où je l’ai rencontré il travaillait le rôle d’Hyppolite dans Phèdre et ce dans le cadre d’une troupe amateur avec comme metteur en scène  un comédien professionnel du théâtre des 2 Rives de Rouen.

Je crois que certains amateurs peuvent devenir un jour professionnels. Ils s’inscrivent dans des conservatoires, ensuite dans des écoles dites réputées, créent petit à petit leur réseau. Le travail de comédien est un long parcours de labeur certes, mais il y a aussi le talent... Emmanuel l'avait en plus d'un physique à la Jean Marais, et cette sensibilité proche de celle de Gérard Philippe....
Il était un brillant étudiant en droit, je l’ai entendu dans les joutes « Oratio » organisé par la fac de droit qui se donnaient dans le tribunal de Rouen.  Il hésitait, avait il ces « choses » nécessaires pour devenir comédien ? Le comédien se heurte  à l’instabilité dans son métier a contrario d’un juge, d’un avocat ou d’un notaire. Mais la passion  lui a permis de choisir. À chaque spectacle dans lequel j’ai pu le voir, il m’a donné de l’émotion ( le tableau), du plaisir( le Jour de l’Italienne, l’Illusion Comique), il a su me donner froid dans le dos dans son rôle de militaire tortionnaire œuvrant pour le régime Pinochet (le Baiser de la femme araignée)…
Emmanuel Noblet est quelqu’un qui de l’extérieur donne à voir un homme bien élevé, cultivé, sûr de lui, retenant ses émotions. Il est capable d’endosser des personnages qui ont à voir avec sa personnalité extérieure, mais il laisse découvrir aux travers de certains rôles de la violence, de l’humour, de l’indécence, il peut paraître décalé et loufoque. Pour accéder à son site, cliquez ICI.

Emmanuel n’a pas réalisé en montant cette adaptation de « Réparer les vivants »  qu’il ferait un carton plein. En effet il l’a joué à Avignon cet été 2015. Et le bouche à oreille, ce petit miracle qui chaque année  propulse des bijoux de créations, a fonctionné. Certaines pièces finissent par se jouer à guichet fermé. Cerise sur le gâteau, les médias ont encensé la pièce. L’auteure, Maylis de Kerangal, était présente le jour de sa première. Emmanuel Noblet  savait désormais que sa pièce s’envolait...

J’ai vu la pièce à Mont Saint Aignan, au Rexy, salle peu adaptée surtout pour les spectateurs (bancs en bois qui
 martyrisent les fessiers) . « Réparer les vivants » est inspirée d’une réplique d’un personnage de Tchekhov dans sa pièce « Platonov » :

VOÏNITSEV. Que faire, Nikolaï ?      TRILETSKI. Enterrer les morts et réparer les vivants                                                                                                       .

Ceux qui ont lu Maylis de Kerangal ont reçu un coup de poing magistral. Son écriture est puissante, pleine, riche, chargée émotionnellement. Emmanuel est tombé amoureux du roman, il a su très vite qu’il devait l’adapter pour le théâtre. Je l’ai interviewé (le prochain article vous présentera ses réponses en vidéo) car j’étais curieuse : pourquoi choisir tel passage, en quoi était-il touché profondément par telle partie plutôt qu’une autre? Enfin en quoi son adaptation reflétait son premier ressenti ?

J’ai adoré son adaptation du roman. Sans artifices, elle nous laisse  deviner les personnages dont il a créé les silhouettes au fur et à mesure : Simon celui qui va donner son cœur après sa mort décrite au début du roman. Juliette son amoureuse. Le comédien nous raconte leur premier baiser. Et là, de l’eau me monte au bord des yeux.
Il y a Pierre Révol le stagiaire longiligne il aime l’hôpital,  les  gardes les dimanches et les nuits…
Et tous les autres : les parents qui devront faire ce choix si dur et accepter que leur fils Simon donne ses organes, il y a Claire celle à qui on va donner ce cœur…
Emmanuel a su nous toucher en racontant une histoire émouvante, magistralement écrite par Maylis de Kerangal. Il a respecté notre imaginaire en ne jouant pas des rôles tour à tour. Sa mise en scène dépouillée nous a permis de voir la mer où Simon s’éclate avec sa planche. Il vit et aura vécu à cent à l’heure avant de mourir. Nous avons pu pénétrer dans cet hôpital où tout allait se jouer. Nous avons reçu chacun des moments essentiels , on voit la mer, l’hôpital, la vie qui s’en va et celle qui revient…
Bravo, merci Manu, je reviendrai voir ton spectacle en mai aux 2 Rives si ce n’est pas déjà complet…
Pour conclure, j’ai envie de vous livrer ce passage du livre qui m’a mis les larmes aux yeux :

« … il se dirige droit sur elle, qui sourit, ôte son ciré et le lève à bout de bras en l’air, c’est un auvent, un parapluie, un ciel de lit, un panneau photovoltaïque capable de capter toutes les couleurs de l’arc-en-ciel,  et une fois qu’ils sont face à face, elle se hausse sur la pointe des pieds pour le recouvrir, et elle avec lui, les deux contenus dans l’odeur douceâtre de plastique, et leur visage rougeoie sous l’étoffe cirée, leurs cils sont bleu marine, leurs lèvres violettes, leur bouche profonde et leur langue d’une infinie curiosité, ils sont sous la bâche comme sous un abri, où tout résonne… Ils y sont comme sous un vitrail qui recrée le jour terrestre, et le baiser dure. »

À suivre donc, l'article présentant son interview en vidéo !

Brigitte

2 commentaires:

  1. Merci Brigitte pour ton article et cette interview fort intéressante.
    J'avais pris une claque avec ce livre.
    Très curieux de voir la représentation théâtrale le 24 mai 2016 au théâtre des deux rives, j'en ai pris une autre avec le jeu d'Emmanuel Noblet. Magistral!
    Ca c'est du théâtre !! intenses émotions, sans artifice, waouh !!! Chapeau l'artiste Yann

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    1. Merci beaucoup pour ton message Yann. Je suis contente que nous partagions les mêmes ressentis "Réparer les vivants" est un roman dont l'écriture coupe le souffle. Emmanuel a su adapter ce texte. Il nous touche, et montre ses personnages de manière sensible. Il a su créer dans son adaptation théâtrale des espaces et des personnages avec une vraie belle justesse.

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