Les Comédiens parlent

Mardi 4 décembre 

Interview de Thomas Jolly


"Sois de ton temps, jeune homme car on n'est pas de tous les temps, si l'on n'a pas d'abord été de son époque"
SACHA GUITRY

Passionné et passionnant, volubile à souhait et intarissable sur son métier, sa passion, Thomas Jolly gratifie Il Teatro d’une interview longue et généreuse. Merci à lui de s’être livré si facilement. L’interview a duré trois heures ! Sans lassitude aucune, bien au contraire. La caméra, cependant, n’a pas tenu, nous n'avions prévu "que" ¾ d’heure !

Fondateur de la Piccola Familia, il revient sur son parcours, ses débuts... Thomas Jolly est un jeune homme attachant, il a gardé une fraicheur touchante. Son investissement dans le métier de comédien et de metteur en scène est fait d'enthousiasme, il n'étale pas sa culture riche d'enseignements, d'investigations personnelles mais sait s'en servir à bon escient. Ce fut un plaisir de passer du temps avec lui. Il m' a surprise, étonnée, m'a donné envie de lire des auteurs et des pièces (Toâ de Guitry, Le véritable Saint Genest de Jean de Rotrou (XVIIème siècle), Henry VI de Shakespeare pièce marathon (8 heures, 150 personnages). Je vous encourage à aller voir Henry VI au mois de janvier à Cherbourg, en mars sur la Scène Nationale de Petit-Quevilly (La Foudre) et en mai à Charles Dullin (Grand-Quevilly). Thomas Jolly ici encore nous surprend : le spectateur est libre d'assister à ce spectacle comme le faisait le public au temps de Molière ou d’Élisabeth Ière, en déambulant, en faisant des allées et venues durant la pièce.


Qu’est-ce qui, précisément, a déclenché votre envie de devenir comédien ?


Thomas Jolly 

Au départ, j’avais quel âge... j’avais onze ans… je crois que c’était juste un jeu, une envie de se déguiser, le goût de raconter des histoires, je faisais des spectacles chez moi. Donc, par rapport à ce désir, mes parents m’ont inscrit dans un cours, chez Nathalie Barrabé à Bihorel. Elle montait des spectacles, des vrais spectacles, et j’ai compris que ce qui était un loisir, était en fait un métier. Je l’ai compris très vite. La rigueur, l’apprentissage de textes, sont importants. Les prédispositions par contre, ne sont pas suffisantes, elle me l’a fait comprendre. Ces prédispositions, si on ne les exploite pas, si on ne les fait pas travailler, ne sont pas nécessairement au service du plateau.

Je me suis beaucoup investi dans cet atelier. On partait en tournée, j’avais l’impression de vivre vraiment ce métier, même si j’en étais loin.

Pour professionnaliser cela, je suis entré à l’option du lycée Jeanne D’Arc, où il y a eu un échec : je n’ai pas été pris à l’audition pour la classe de seconde. Mais c’est ce qui m’a sauvé je crois. Par rapport à l’effusion que je connaissais chez Nathalie Barrabé, l’option théâtre demandait des gens non pas talentueux, mais des gens qui avaient envie de développer leur culture générale sur ce métier que je ne connaissais pas du tout. Je n’avais qu’une pratique de plateau, d’enfant qui s’amusait à jouer, à répéter, à se déguiser. Je n’y suis rentré qu’en première, et là, ça a été une grande découverte. J’ai pu aborder la théorie, l’histoire du théâtre, et j’ai vu beaucoup de spectacles. Je n’étais pas un spectateur. J’allais peu au théâtre lorsque j’étais enfant ; mes parents n’étaient pas dans cette culture. On habitait à la campagne, donc ce n’était pas évident d’aller au théâtre. Je suis devenu spectateur et tout a commencé à se mettre en place dans mon esprit, et le désir d’être acteur a commencé à ce moment là, vraiment. Avec une vraie réalité de ce que c’est que l’engagement, l’investissement, la part de soi et le développement de sa propre singularité. Et c’est ça qui me passionne, et me passionnait à ce moment là ; je pouvais mettre ma singularité au service d’un plateau, d’une écriture, d’un metteur en scène, d’un propos ou d’un objet artistique. Quand j’étais ado, la question de l’identité, ce que l’on est et pourquoi, la singularité, c’était important, or, c’est justement l’outil premier du travail de l’acteur. Cela m’a beaucoup aidé personnellement, et a fini de me passionner.

Ensuite, je suis entré à la fac à Caen. En licence, j’ai fondé une compagnie amateur avec des étudiants de ma promo. On avait monté plusieurs spectacles, Sartre, Romain Vengarten, une pièce personnelle… Cela m’a fait découvrir la création d’un  spectacle, le rapport au public, un peu de logistique en tournée et puis il fallait que je continue à apprendre. Je suis entré à l’ACTEA, car il n’y avait pas de conservatoire. La première promotion. C’était (ce n’est plus) une école gratuite. C’était une toute petite promo, six acteurs, c’était un vrai luxe. Plein temps pendant deux ans, tous les jours,  du matin au soir, et, surtout, six acteurs compagnons. Dont deux font partie de la compagnie La Piccola Familia que j’ai fondée ici. Tout ce travail a été formidable, sur le rapport au corps, le masque, les éléments, les animaux, le théâtre du mouvement, beaucoup de danse, de chant, de techniques en fait, mais, il me manquait ma passion première : le texte. Je n’avais pas réussi à trouver de quoi me nourrir, assouvir ma soif de textes et de mots.

Un metteur en scène m’a subjugué, révélé en tant que spectateur aussi : Stanislas Nordet. J’avais envie de travailler avec lui.

Je me suis renseigné, et j’ai vu trois spectacles de lui, trois chocs de spectateur, La dispute de Marivaux, J’étais dans ma maison, j’attendais que la pluie vienne de JL Lagarce et puis Porcherie de Pasolini. En enquêtant sur lui, je découvre qu’il est le directeur pédagogique du TNB (Théâtre National de Bretagne à Rennes). Je décide de tenter le concours, j’y suis rentré et j’y ai passé trois années décoiffantes. Une vraie immersion dans ce métier. Dans les approches des textes, des metteurs en scène, de la production du théâtre public, du milieu, du public. J’en suis sorti en 2006 et j’ai fondé la Piccola Familia à Rouen avec plusieurs camarades du TNB et de l’ACTEA de Caen. Un parcours de formation quasi non-stop de 16 à 26 ans. Ma priorité était de tout faire, tout ce qu’on me proposait,  et d’initier moi-même des projets afin de manger du plateau le plus possible. J’ai touché à tout : un peu la lumière, la scénographie, le jeu, l’écriture aussi, la mise en scène, j’ai dirigé des ateliers.

Finalement, Je suis un peu un enfant du théâtre public, avec tout ce qu’il pouvait offrir de gratuit.

Mes parents n’avaient pas les moyens de me payer des écoles privées. Il fallait que je me débrouille pour apprendre ce métier par le biais du lycée, la fac, l’école régionale et puis l’école nationale. Voilà.



Comment devient-on metteur en scène ?

Citez trois pièces qui sont incontournables à vos yeux. En dehors de ce que vous avez monté évidemment… (Arlequin poli par l'amour, Toâ)
Thomas nous fait trois vraies propositions, bien défendues et, en plus, peu connues ! Génial ! De la découverte de lecture en perspective, notez, notez, et lisez bien sûr. Pour Lagarce, j’avoue avoir du mal à accrocher ; quant aux deux autres, inconnus au bataillon, les idées d’écriture semblent superbes.
Ensuite, Brigitte enchaîne sur le rôle de ses rêves, et sa façon de travailler… je vous laisse à ses réponses en vidéo…
Vous apprécierez au passage le geste technique de Brigitte, son cadrage très nouvelle vague, voire post-moderne, que nous envie tant Jean-Luc Godard et, parfois, Scorsese, mais le dimanche soir seulement, à ses heures perdues, lorsqu’il regrette, notamment, le noir et blanc de son enfance, et, nostalgique, lorsqu’il fustige la 3d...  Bref, du grand art…
Quand vous travaillez une pièce comment faites-vous ? Lecture à plat, vision globale après le travail perso, de ce qu’elle devra être, à partir des propositions des comédiens, votre source d’inspiration est-ce d’abord l’auteur ? Les comédiens ?  Thomas Jolly instaure un travail de lecture à la table sur plusieurs semaines. L’objectif : décortiquer le texte, nettoyer la langue à savoir celles des intentions immédiates des comédiens et réinventer une manière de dire le texte pour que celui-ci devienne singulier. Il y a une volonté de coller, d’aller au pied de la lettre. Ces lectures ou plutôt cette lecture dans le temps commence en équipe. Les comédiens seront et sont force de proposition.
Le travail de plateau commence ensuite : texte et « la matière vivante ». Je retranscris les mots de Thomas Jolly, car sa vision est nourrie de sa singularité qu’il aime à citer (voir plus haut dans la première partie de son interview)
            
Le comédien, dit-il, donne vie avec humilité au théâtre joué. 

Le théâtre est la vie, il doit être une résistance à ce monde avec ses conventions. Les acteurs sont une source d’inspiration s’ils ont le courage et l’honnêteté d’aller à la rencontre d’eux-mêmes.

            

Je suis allée voir « Arlequin, poli par l’amour » de Marivaux.
J’avais besoin de lui faire part de mon ressenti à l’issu du spectacle.




Quand je vous ai vu aux 2 Rives, j’ai été plus que surprise du manque d’applaudissements d’un public composé de scolaires. Que s’est-il passé ?




Thomas Jolly

Ce public est au spectacle sur la volonté des professeurs. Ensuite ils sont en groupe. Le regard des copains est très important. Ils n’ont pas encore intégré les codes liés à des représentations théâtrales. Donc ils restent frileux et intimidés. Par contre nous avons, suite au spectacle eu un débat avec eux. Ils se sont montrés curieux, chercheurs de réponses, et ont témoigné de leur enthousiasme pour la pièce à laquelle ils avaient assisté.




Vous avez commencé le travail sur Henry VI de Shakespeare. Huit heures de spectacle…. Un vrai marathon ! Il y a eu « Le soulier de satin » de Paul Claudel par Antoine Vitez en 1987 durée 9h, Olivier Py, lui, propose à Avignon encore « La servante » cycle de 5 pièces d’une durée de 24 heures.

L’enjeu est le suivant : comment vous comédiens allez tenir l’attention du public qui semble acquis puisqu’il est motivé pour ce marathon ? Avez-vous pensé à ce public et aux périodes inévitables sur une telle durée où l’attention se relâche inévitablement avec tout ce qui va avec (endormissement, et mouvement dans la salle…)



Thomas Jolly 

C’est une pièce extraordinaire. Shakespeare a écrit pour une durée de 15 heures 3 pièces, 15 actes, 150 personnages. Elle raconte un roi Henry VI déclaré roi à 9 mois à la mort de Henry V. Elle se situe sur 150 ans d’histoire et la mort d’un roi exceptionnel qui croit en l’humanité, celle-ci étant à l’opposé de ses valeurs, de sa générosité. Il est à l’opposé de la méchanceté, la cruauté, le désir de destruction et de pouvoir de son entourage et se bat tel un Don Quichotte. Il va être assassiné par son successeur Richard III, dont Shakespeare se sert pour écrire une autre de ses pièces.

La pièce s’articule sur des séquences d’1h30 à l’issu desquelles le public a envie de savoir la suite, grâce au suspens.
En plus elle me touche de façon intime : en effet elle fait apparaître un homme dont les valeurs ne sensibilisent plus grand monde aujourd’hui : honnêteté, amour, écoute.


              
 Henry VI est un comme un grand tableau. C’est une œuvre qui s’arpente.
Pour le public c’est assister à du théâtre en marche. Cela réveille l’assaut vers l’art.


            
Ce projet est né grâce à la rencontre avec la traductrice Line Cottegnies, agrégée d’histoire et professeur de littérature anglaise à la Sorbonne. Elle a participé à la nouvelle édition « La Pléiade » regroupant Henry VI, La tragédie de Richard III, Vie et mort du roi Jean.
 
Brigitte


Dimanche 11 septembre 2011
Anthony Poupard est un comédien professionnel depuis une quinzaine d'années. Il a notamment été formé au conservatoire de Rouen, et à L'Ensatt. Il fut comédien dans la troupe permanente de la comédie de Valence, et il est actuellement artiste associé au CDR de Vire (Le Préau). Ils vont jouer cet automne un diptyque : Trahison (de Harold Pinter) et La campagne (de Martin Crimp). Voici ses réponses, riches, amusantes, passionnées et sincères, aux sept questions que nous lui avons posées :
 




1/   Quel est ton rapport à la lecture en général, et du théâtre en particulier ?

J'ai très longtemps été incapable d'ouvrir un livre "librement". Chez moi il n'y en avait pas, exception faite de Quand la Chine s'éveillera et de La bicyclette bleue. Autant dire que la télévision nous était de "meilleure" compagnie. Petit, puis enfant, et même jeune, la lecture était pour moi, signe d'isolement, de concentration presque insupportable, et manquait considérablement de ludisme et de partage. Ca ne me "divertissait" pas.
  
J'ai découvert le théâtre à 13 ans et assez vite ça a singularisé mon rapport à la lecture. On parle bien de "lecture" lorsqu'on interprète. Mais lire, encore à ce moment-là, sans m'approprier immédiatement l'affaire (même juste en idée, en projection) ne m'excitait pas des masses. J'avais 13 ans et je préférais clairement lire vingt fois les saynètes écrites par mon prof de théâtre du mercredi -dont j'apprendrai plus tard qu'elles s'inspiraient d'Arturo Ui de Brecht !- que Le malade imaginaire au collège. Clairement.

"Aberrant !" : j'entendais ça souvent ; les profs, culpabilisants. Il faut lire, tu dois lire. J'ai longtemps eu des conseillers crispés autour de moi qui ne comprenaient pas comment on pouvait prétendre faire du théâtre en ayant la trouille (on pense que c'est la flemme mais c'est un peu plus compliqué que ça souvent ) d'ouvrir un bouquin, seul, au calme, et de préférer s'agiter dans un costume avec ses potes. 

Et puis, avec le temps, la pratique du théâtre au lycée, le conservatoire, et l'Ensatt, mon intérêt croissait pour la lecture. Essais, journaux, biographies, philosophie, je résistais toujours à la fiction, au roman, et même, d'une certaine manière, au théâtre. J'avais besoin d'une accroche concrète, d'un pont avec le réel comme si la fiction m'en écartait. Bien sûr je lisais les pièces que je travaillais sur le plateau (c'est quand même plus pratique).

Puis, puis, puis... j'ai rencontré des auteurs dramatiques VIVANTS. Et là, ma perception de la lecture a clairement muté. Je me suis senti plus à l'aise avec l'objet-livre. J'avais enfin vu et compris qu'il y avait des êtres VIVANTS derrière les mots et que leur point de vue pouvait rencontrer le mien, qu'il n'y avait pas UNE façon de lire et que même La bicyclette bleue pouvait être digne d’intérêt pour certains. Je ne me sentais plus appartenir à cette "classe" de gens pour qui la lecture était, d'une certaine manière, interdite, parce qu'obligée, sanctuarisée. Tant d'années passées à se libérer de ce sentiment qui aujourd'hui infecte encore beaucoup de gens - et de spectateurs potentiels - persuadés que les livres et le théâtre ne sont pas "pour" eux. La lecture n'était plus scolaire et contraignante, elle appartenait au vivant, à l'expérience, aux gens. Et jeune, l'expérience, le vivant, c'est tout de suite-now et donc c'est mon temps, mon monde. Je regrette de ne pas avoir eu la chance de découvrir ça au collège ou au lycée, en cours de Lettres. Je suis heureux de m'en être rendu compte avec l'option Théâtre. Les auteurs vivants, puis de manière plus large, contemporains, m'ont excité : avec eux j'aimais déchiffrer, enquêter, appréhender "une partition". Ce sont eux qui m'ont fait découvrir les morts : j'ai lu Shakespeare et Tchekhov après Edward Bond et Lars Noren. J'exagère un peu. Mais juste un peu.



 2/   Les livres qui t'ont marqué cette année ?


Purge de Sofi Oksanen

Le démon de Hubert Selby jr

Eloge de l'amour d'Alain Badiou

Incendium de Solenn Denis (jeune auteure dramatique bientôt incontournable).


3/   Quelle a été ta première lecture marquante aussi loin que tu t'en souviennes ?


Une phrase de Pascal, dans les Pensées : "tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer au repos dans une chambre." Tout est là. Fondateur (cf question 1 !) . Et avant, Candide probablement. Ici, Voltaire ne dit pas quelque chose de très éloigné de ce que dit Pascal... enfin...de ce que j'en "prends".



4/   Par rapport au jeu du comédien, qu'est-ce qui compte le plus pour toi ? Les objectifs (Stanislavski) ? Le texte : le comédien doit-il se mettre au service de celui-ci et de l'auteur ?


Le texte, pour moi, c'est le fondement. Je n'entends pas par là nécessairement, que le texte soit le préalable à tout projet : on peut avoir le très grand désir de confronter une question, une pensée à la scène, sans qu'il n'y ait à aucun moment usage de la parole et que l'on soit pourtant au théâtre. Mais dès lors que la parole d'un auteur participe du tout, qu'un texte écrit devient du jeu - des actes, le sens même de ceux-ci est puisé, je crois, à la source, dans le texte. Dès lors, celui-ci devient le fondement, la chape de béton, sur laquelle on bâtira le tout : même si mon projet est au croisement de plusieurs disciplines, même si les mots n'étaient pas le véhicule premier de mon travail, à la fin, c'est la partition, aussi mince soit-elle, qui guidera le sens du travail en cours. Je crois.    Le théâtre reste, même aujourd'hui à l'heure de l'interdisciplinarité, de la performance, et des nouvelles technologies, le lieu même où la "parole vraie" -paradoxalement dans le lieu de l'artifice- peut advenir, à travers le corps de l'acteur. C'est cette rencontre entre le mot et la chair qui nécessite un travail préalable conséquent sur le texte : si la "parole vraie" n'advient pas, c'est que je "joue faux".

Mais je ne suis pas orthodoxe : j'aime coller-couper-adapter, mais toujours en essayant de capturer le sens ou plutôt les sens, peut-être même - pour faire un jeu de mots - l'essence du texte. A partir de là, ma lecture, mon point de vue, mon corps et mon esprit pourront tenter de s'approprier un espace de cette essence pour en révéler singulièrement un sens qui apparaîtra donc au croisement de l'acte fini de l'auteur - la partition- et de mon activité infinie ("pas" finie) -le jeu. C'est en cela que la rencontre et la lecture des dramaturges, au sens de ceux qui "expertisent la dramaturgie" sont essentielles pour éviter, tant que faire se peut, les contre-sens et les interprétations hâtives destinées, inconsciemment souvent, à satisfaire les fantasmes des interprètes.

Que le sens se trouve dans les mots, et que ce soit ce sens qui donne le mien à mes gesticulations me semble crucial.
 
D'ailleurs, un texte dramatique n'est jamais aussi passionnant pour moi que quand ce sens ou ces sens se glisse(nt) entre ou sous les mots plutôt que dans, finalement. C'est là que réside notre place d'acteur je crois. Dans les creux laissés par l'auteur. Martin Crimp* aime les creux. Pauline Sales* aussi. Beaucoup préfèrent les bosses et "disent" beaucoup. Les creux, les trous laissés par les auteurs (qui aiment les acteurs donc, puisqu'ils percent leur écriture pour eux !) offrent à l'acteur l'occasion de donner son point de vue. De sa place. Et ça, ce n'est pas le metteur en scène qui en est le dépositaire. L'auteur, je crois, exige un point de vue de l'acteur, lequel doit résister à la tentation de la séduction, de l'instrumentalisation, de l'obéissance confiante que notre rapport au "troisième œil" instaurent trop souvent. Et là les auteurs sont la vigie et le bouclier de l'acteur contre les lubies ou les contre-sens dans lesquels on peut se vautrer. Revenir à la situation donnée à jouer sur le papier et écouter de manière "distraite" comme disait Planchon, les metteurs en scène.  

Je déteste l'expression "se mettre au service de" ou même celle de "passeur". Non, je crois que nous sommes TOUS "de service", et nous sommes tous des "preneurs", dans le but de la célébration commune : la représentation face à l'assemblée (que j'inclus dans le TOUS) / Cormann explique ça brillamment dans A quoi sert le théâtre ? (déjà incontournable !). Il y a aussi cette phrase de Jouvet (ou Vitez ? ...en tout cas je la tiens d'Attias !) : "le talent c'est l'autre". C'est magnifique ça. Précisément parce que ce n'est pas une formule. Ça se vérifie tous les jours dans le travail : si ton partenaire (et j'entends par là : auteur, metteur, acteur, technicien, public ) n'y "est pas", basta ! que tu sois "doué" ou pas, rien n'adviendra. Rien de "théâtral". C'est cette délégation collective et réciproque du talent qui rend le théâtre politiquement et même ontologiquement indispensable. Ici encore, pas de hiérarchie, mais un groupe. Chacun à sa place, déléguant, à un autre qui, à sont tour délègue à, qui, à son tour, etc... Et c'est l'agencement de ces points de vue, leurs croisements, dans le collectif, qui crée la représentation, le théâtre. Après, concernant les "objectifs" (stanislavskiens ou autre) , il me semble, qu'eux aussi découlent toujours du texte, de la situation qu'il propose. Quand Krystian Lupa* invite , de manière très excitante, l'acteur, à dégager des objectifs, des "paysages" tout à fait personnels par la seule imagination qu'il développe, celle-ci naîtra toujours, du texte originel, quand bien même le metteur en scène, la costumière, l'éclairagiste lui propose(nt) un terrain de jeu inattendu ou incongru, il puisera dans son rapport intime avec la partition, et ça se voit ! ça s'entend ! pour la simple et bonne raison que le texte "résiste" quand un contre-sens apparait, et qu'au contraire il "apparaît" quand un sens tout aussi singulier que le corps de l'acteur passe la rampe. Et ça, n'importe quel témoin (public, partenaire, auteur himself ) le sent : ça pique et l'on se dit "non ! c'est faux !" ou bien "putain c'est ça !". 

J'ai un peu peur, par ailleurs, de la notion de "respect" des textes, qui conduit parfois des metteurs en scène et des acteurs (les "passeurs") à refuser le point de vue, la "lecture", au profit de l'oratorio stérile, comme s'il n'existait qu'une interprétation (en l’occurrence la "non-interprétation") d'une œuvre. Cette posture me semble souvent suspecte : "rendre l’œuvre humblement telle qu'en elle-même" comme si les auteurs dramatiques n'écrivaient pas pour être précisément "pris" par les acteurs, les metteurs, et le public, dans le vivant. En fait je trouve un peu mortifère cette tradition muséale de la représentation d'un texte. Même si les décors (sobres) et les lumières (absentes) semblent révéler la présence (discrète) de l'interprète (respectueux), l'auteur (au pinacle) nous semble loin loin loin, ouhlala... parce que les gens vivants devant nous, n'ont rien "pris" de ce qu'ils nous donnent. Là le théâtre de texte est très très chiant et je relis mes sketches du CLEC*. Mais une fois encore, cette "prise" du texte est précédée d'un travail de table : 
je m'intéresse à l'auteur, je décortique, je comprends un truc, un autre m'échappe, ...
 
...je lis et relis avant de prendre, oui je me "prends" la tête ! évidemment, sinon je ne "prends" rien du texte !

Et puis ce qui est bon dans ce décorticage, c'est qu'on ne sait vraiment jamais par où ça passe après. Donc, il n'y a pas de méthode unique et répétitive. On verra bien ce que le texte fait dire à d'autres textes, qui eux-mêmes, constitueront un des morceaux de chair à la fin. 
Pour ce qui est du texte appris et à jouer, je répète toujours la même chose aux élèves ou stagiaires que je croise : la partition vous aidera à répondre à trois questions essentielles qui vous garderont bien de chercher une réponse à celle, inutile, qui vient presque toujours dès le premier abord du plateau.  

Ces trois questions : Qu'est-ce que je dis ? A qui je le dis ? Pourquoi je le dis ? La mauvaise : Comment je le dis ?
 
Jouer "la colère", "la tristesse", "la haine", "le bleu", "le rouge" ou "la joie d'aimer" n'a pas de sens. Il faut dégager la situation, comprendre -ou du moins "sentir"- les enjeux du texte, de la scène pour jouer. Sinon on est dans le général, l'informatif, le cliché. Pas dans le théâtre donc. Qui à avoir avec le particulier, l'évènementiel, l'unicité. Après, la difficulté est de se libérer des "théories" dégagées par la dramaturgie pour donner corps et chair, et donc déplacer la pensée vers l'incarnation, l'appropriation. C'est là que l'organique prend le pas et qu'on fait du théâtre.



5/  Y a t-il des lectures primordiales aujourd'hui ? 

Le spectateur émancipé de Jacques Rancière
Le maître et l'ignorant de Jacques Rancière

Le théâtre est-il nécessaire ? de Denis Guénoun

A quoi sert le théâtre ? (rebelote !) d'Enzo Cormann

Des théoriciens en somme ! Après, il faut lire les auteurs de la Coopérative d’Écriture :

Melquiot, Aubert, Sales, De Vos, Lescot, Fillion, Dilasser, Gallet etc.

Et relire leurs prédécesseurs et même La bicyclette bleue si tu veux !!!

6/   Que penses-tu de Bouquet nous parlant de son rapport au texte avant de le jouer et même pendant : "je lis et relis la pièce et le texte de mon personnage au moins 100 fois."?
 
Respect ! 100 fois ! Je ne lis pas le texte 100 fois. Mais c'est sûr que c'est le socle, le puits sans fond. Il est d'ailleurs curieux de relire après quelques temps de répétitions : on ne reconnaît plus les mots, parfois l'orthographe elle-même d'un mot nous saute aux yeux alors que l'on sait comment s'écrit "je t'aime" ou "être ou ne pas être". Revenir régulièrement aux lettres, à la ponctuation, à la mise en page même, permet de réinterroger notre appropriation. A chaque fois que je relis, je (re)trouve une piste, un chemin; ou du moins, je remets "en jeu" mes intuitions (nées de mes précédentes lectures et de ce travail de dramaturgie dont je parlais plus haut confronté aux répétitions). Bousculer les lieux de travail, le cadre, l'environnement dans lequel on a l'habitude de répéter (si on peut parler d'habitude quand on répète 6 semaines un spectacle) peut aussi modifier notre rapport au texte, et nous y plonger de manière inattendue : découvrir une salle des fêtes, ou une cave en pleine campagne, dans laquelle 25 minutes plus tard on va jouer un extrait de la première scène du Misanthrope, nous rappelle que le seul allié connu qu'il nous reste, c'est précisément le texte, alors, on l'écoute autrement ( mais je suis bien conscient qu'il ne s'agit pas de ce recueillement quasi-mystique dont Bouquet nous parle...).

7/   Qu'est-ce qui t'a fait basculer une fois pour toute dans le métier de comédien ? L'élément ou l'évènement déclencheur ?

Je ne crois pas que qui que ce soit, surtout aujourd'hui, puisse basculer "une fois pour toute" dans le métier de comédien. Malheureusement, aujourd'hui, on bascule beaucoup plus quotidiennement dans l'impossibilité d'exercer le métier d'acteur. Je suis très conscient du luxe dans lequel j'évolue depuis 10 ans. Travailler en permanence, au cœur d'un théâtre, vivre à 200 mètres de ce que j'appelle ma "maison" est une chance. Mais, et c'est important, c'est aussi un choix. Je n'ai jamais pensé carrière. Jamais trajectoire personnelle. Probablement parce que mes premières rencontres avec le théâtre, dans le petit CLEC* de Gonfreville l'Orcher, près du Havre, étaient constitutives de mon futur rapport au métier : des individus réunis pour le plaisir de faire ensemble œuvre de théâtre. Ca paraît tout con mais l'exercice du métier d'acteur nous met sans cesse face à nous-mêmes, à notre narcissisme, notre orgueil, nos fantasmes et notre ambition. Avoir saisi dès le début, que l'aventure collective était constituante, indubitablement, de l'épanouissement personnel fut une grande chance.

A l'Ensatt, quand Philippe Delaigue nous a annoncé que quatre d'entre nous (nous étions douze) pourraient intégrer le CDN de Valence pour deux années de permanence, j'ai su tout de suite que je le voulais, que c'était dans ce cadre-là que je pourrais m'épanouir. A l'époque, beaucoup préféraient (re)partir à Paris, diplôme de l'école en poche, chercher un agent. Aujourd'hui je crois que la situation des acteurs "free lance" est de plus en plus terrifiante et l'esprit de famille réapparaît, comme par nécessité. Il suffit de regarder le nombre de "collectifs" trentenaires sortant des grandes écoles. Première rencontre donc, le Clec, et son esprit marxiste nécessaire. Et puis des profs, Madame Oddot, prof de latin, relayée par Madame Lucas, prof de lettres, qui me parlent de l'option théâtre, et puis Monsieur Chauvet et Madame Thomas, au lycée, qui m'ont appris que la rigueur pouvait être une condition du plaisir, et puis les camarades de fac avec qui on tentait tout -café théâtre, impros, on écrivait, on n'arrêtait pas et on n'avait pas peur : nous étions ENSEMBLE. En somme, toutes ces rencontres je les trimballe, et aujourd'hui, je ne crois pas qu'il y ait eu UN évènement.

J'ai compris assez vite que le métier était un marathon, pas un sprint. D'ailleurs, ce serait plutôt un marathon-relais (à plusieurs donc !). Ça existe ça, en athlétisme ?!  


*Martin Crimp : Traducteur et auteur britannique contemporain de pièces de théâtre "Le Préau" nous propose en septembre et octobre la pièce "La Campagne"
*Pauline Sales : Comédienne issue du TNS de Strasbourg et Auteure contemporaine. Son univers : "J'ai envie de regarder là où ça fait mal, où ça n'est pas joli, là où on se ment".
*Krystian Lupa : Metteur en scène Polonais Il expose sa conception du théâtre de la révélation comme un instrument d'exploration et de transgression des frontières de l'individualité. Il prend sa matière dans la littérature russe ou Autrichienne ( Musil, Dostoïevski, Rilke, Tchekhov, Thomas Bernhard..) Il a reçu le prix Europe pour le théâtre en 2009

*CLEC : Centre de loisirs et d'échanges culturels  
Anthony Poupard
Artiste associé
Responsable des actions de
transmission / formation
CDR Le Préau / Vire (14)

Thomas Jolly, à propos de Henry VI, la pièce de Shakespeare qu'il monte pour 2012. Des représentations sont prévues sur Cherbourg en janvier, Petit-Quevilly (La Foudre) en mars et Grand-Quevilly (Théâtre Charles Dullin) en avril.
 


 

Philippe Torreton, à propos de Hamlet (Mise en scène de Jean Revol) qu'il vient de jouer au château de Grignan.


Laurent Terzieff tel qu'il est : investi et fidèle à lui-même. Retrouvez un poème de Rilke, qu'il dit, chez Pivot.
 


Fabrice Luchini fait son théâtre en rendant hommage à Terzieff décédé l'année dernière. On aime ou on aime pas, en tout cas il sait poser ses mots, et l'anecdote est terrible et sincère.




Ecoutons le maître à présent...Monsieur Bouquet. A lire aussi, dans l'onglet des Belles Paroles, une lettre magnifique d'un de ses anciens élèves du conservatoire. Et à écouter enfin, dans l'onglet des Belles Paroles toujours et à la suite, quelques minutes de ses cours donnés au conservatoire de Paris. Enfin, dans l'onglet Liens et Vidéos, vous pouvez retrouver un extrait vidéo du Roi se meurt de Ionesco. Inspirant.  
 



Patrice Chéreau donne une leçon de théâtre, de mise en scène, de direction d'acteur. Work in progress comme on dit...A propos de Phèdre s'il vous plait. (Retrouvez deux extraits de Phèdre en vidéo, dans l'onglet Liens et Vidéos) Merci monsieur.

2 commentaires:

  1. J'approuve les dires de Philippe Torreton en tous points ! Que je regrette de n'avoir pas osé l'approcher à la fin d'Hamlet...

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  2. Je regrette de n'avoir pu assister, comme vous, à la représentation. Semblait-il accessible suite à celle-ci ?
    Pour les lecteurs de passage, vous retrouverez une critique intéressante, et drôle, de cette pièce sur le blog : http://leparadisestautheatre.wordpress.com/
    Merci pour ce billet d'humeur Minyu ! ;-)

    Richard

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